Un amas de rouille qui sent la mort

(3/3) Vingt-cinq ans après la tragédie, l’usine Union Carbide trône au milieu des bidonvilles de Bhopal. Toujours pas décontaminée, elle sert de plaine de jeux aux enfants démunis qui s’amusent près des déchets toxiques.

© REPORTAGE PHOTOGRAPHIQUE OLIVIER PAPEGNIES.

REPORTAGE

BHOPAL, INDE

DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL

Un long mur, interminable, qui a été blanc par le passé. De part en part, il est recouvert d’inscriptions. Pas des tags. Mais des revendications, des invectives ou des accusations. Des souffrances plutôt. Signe d’un malaise qui, 25 ans après les faits, ne s’estompe pas. Le gouvernement indien en prend pour son grade mais pour l’essentiel, les mots sont destinés à Union Carbide, à Dow Chemical et à Warren Anderson, le feu patron de l’entreprise chimique qui a causé la mort de plus de 30.000 Bhopalis, la nuit du 3 décembre 1984. « 23 years is enough – justice in Bhopal now », peut-on lire ici. Ou plus loin, « Dow Chemical must end toxic terror in Bhopal » et « State Government + Dow chemical = Environmental Pollution ». Pour enfin aboutir à un souhait qui restera à jamais inassouvi : « Arrest Anderson ».

Les enfants, eux, voient dans ce mur une de leurs rares attractions. Grâce un arbre mort, ils grimpent sur le sommet du calicot géant et jouent les équilibristes. Et après quelques dizaines de mètres à la Nadia Comaneci, ils retrouvent le plancher des vaches sacrées.

Un peu plus loin, derrière une volumineuse grille métallique, des gardiens veillent au grain. « Si vous voulez entrer dans le site de l’usine, vous devez aller chercher une autorisation chez le “collector”. Lui seul les distribue », lance l’un d’eux qui, quelques palabres plus loin, proposera d’ouvrir la double porte moyennant une rétribution de 5.000 roupies.

À deux cents mètres de là, le mur est totalement éventré. Les enfants entrent et sortent du site comme ils l’entendent. Ils ne sont pas les seuls. Le lieu abandonné est aussi le repaire des toxicomanes qui s’y font leurs injections ou fument leurs pétards à l’abri des regards indiscrets.

Âgé de 19 ans, Jagdish est né face à l’usine. Elle fait partie de sa vie. Pourtant, « je ne sais pas ce qui s’y est passé, reconnaît-il. Personne ne m’a jamais expliqué. » Étonnant dans un quartier où tout le monde ou presque a perdu un proche suite à la fuite qui a libéré 42 tonnes de gaz toxique dans l’air.

Descendu du mur, Mohn, lui en connaît un peu plus sur ce tas de ferraille rouillé qu’il voit tous les jours. Même s’il exagère quelque peu. « À cause de la catastrophe, la moitié des gens sont morts et l’autre moitié s’est retrouvée à l’hôpital. » Mais ce gamin de 11 ans a de l’ambition. « Mon rêve, c’est d’étudier le plus longtemps possible. Je veux devenir politicien pour faire changer les choses. »

Et pour un jour assainir le site, qui sait ? Car derrière le mur, c’est un immense terrain vague qui se présente. Une forme de réserve naturelle tant les variétés de plantes sauvages pullulent les unes à côté des autres. Mais de réserve naturelle, le site n’en a qu’une vague apparence. C’est bien d’un chancre industriel dont il est question. Le tout surplombé par l’énorme masse métallique rouillée et totalement démembrée qui était le corps de l’entreprise. Première halte : la salle de contrôle.

« C’est d’ici que tout est parti », confirme le spécialiste et militant, le Dr Sattynah Sarangi, responsable de l’ONG soutenue par Greenpeace, Shambavna Trust. Fermée à clé et cadenassée, depuis des lustres, elle semble avoir été abandonnée. Comme si oublier son existence allait permettre de redonner vie aux milliers de disparus. Une vitre brisée fera l’affaire. Les toiles d’araignées évacuées, c’est un véritable musée qui s’offre au visiteur. Un musée où le temps s’est arrêté de tourner le 3 décembre 1984.

La majeure partie du mobilier et du matériel opérationnel de la salle a été emportée lors du démantèlement de l’usine le 6 décembre 84, soit trois jours après la catastrophe. Les fantômes de cette sombre nuit, eux, hantent encore les lieux. Comme ce petit autocollant qui attire irrésistiblement le regard : « Safety is everybody’s business », la sécurité est l’affaire de tous. Prémonitoire.

Sur les armoires métalliques vert pâle dans lesquelles se trouvait tout le dispositif électrique coordonnant la fabrication des pesticides, quelques plaques et annotations rappellent le nom du fameux produit, le Sevin. Un peu plus loin, sur une table, de vieux papiers poussiéreux des années 80 à l’en-tête de Union Carbide ont été abandonnés. Un peu comme si la société Dow Chemical qui a racheté le site n’y était jamais venue. Aucune trace d’elle.

Sur une table, à côté, une reproduction en modèle réduit d’une partie de l’usine. Pièce maîtresse de l’ensemble, un imposant tank d’eau. Pourquoi de l’eau ? Un peu comme si les auteurs de cette maquette savaient qu’un jour ou l’autre, elle poserait problème. Comme elle l’a fait la nuit le 3 décembre 1984 en s’introduisant dans le silo E610 qui contenait le très toxique gaz MIC.

Ce silo, il est là, à quelques dizaines de mètres de la salle de contrôle. Long de plusieurs mètres, il gît sur le contrebas d’un chemin de terre au milieu des fourrés. Totalement rouillé. Il n’a donc jamais été emporté pour être expertisé, analysé. On a préféré l’oublier. « Parfois quelques enfants viennent jouer et grimpent dessus », concède un gardien. Et les produits toxiques qu’il a contenus ? Pas de réponse…

En rebroussant chemin, une construction en briques se profile. Interpellant, une immense plate-forme en béton qui la jouxte est fendue de part en part par d’impressionnantes fissures. « Par la fenêtre, informe le gardien, vous voyez deux silos. C’est à leur côté que se trouvait le 610. Lorsque la fuite s’est déclarée suivie par l’explosion, le béton n’a pas résisté. C’est pour ça qu’il est troué. »

Le cœur de l’entreprise. L’immense squelette métallique brun orange barre alors la route. Incontournable. C’est toujours le cas aujourd’hui. On le voit à des kilomètres à la ronde. Comme à l’époque lorsque la torchère qui le coiffait était allumée.

« Ce soir-là, l’usine tournait au ralenti, rappelle Sattynah Sarangi. Deux hommes nettoyaient cette partie de l’usine à grandes eaux. Une valve d’un pipeline conduisant au silo 610 était malencontreusement restée ouverte. L’eau s’y est introduite. Elle a provoqué une réaction exothermique avec le gaz MIC. La pression est montée jusqu’à provoquer la sortie des 42 tonnes de gaz. »

Des solutions pour remédier à l’accident existaient, selon le scientifique, mais des raisons économiques n’ont pas permis de les mettre en application. « On aurait pu capter le produit chimique en introduisant du réfrigérant dans le silo mais tout a été trop vite et il n’y en avait pas. Toutes les valves de sécurité ont ensuite sauté. Les ouvriers ont bien tenté d’asperger le silo avec de l’eau mais ça n’a servi à rien. Quant à la solution la plus intéressante – introduire de la soude caustique dans le silo – elle n’a même pas pu être tentée puisque cette substance manquait au sein de l’usine. Faute d’argent évidemment… »

Aujourd’hui, 25 ans après les faits, la carcasse de l’usine fait peine à voir. De la rouille, des mousses séchées et des marches grinçantes et tremblantes témoignent de l’abandon dont elle fait l’objet. Seul point positif, le point de vue sur la ville qu’offre son sommet. Sur la ville, pas tout à fait. Plutôt sur les bidonvilles qui ont germé tout autour de ce qui devait en théorie devenir le poumon économique de la ville. Khasi Camp et JP Nagar sont les deux plus proches d’entre eux. Certains de leurs baraquements sont même accolés aux murs de l’usine et aux rails de chemin de fer qui servaient à approvisionner l’entreprise en matières premières.

Vidée de la majeure partie de ses machines et de son mobilier, l’usine s’est donc transformée en terrain de jeu, à risques, pour les enfants. Certains ont accroché des balançoires aux arbres. D’autres ont improvisé un terrain de cricket sur les fondations d’un hangar rasé.

Mais l’endroit est aussi devenu un lieu très prisé pour venir faire brouter les chèvres. « C’est parfait pour mes bêtes, avance Lilabi, près de 70 ans. Ici, il y a de l’herbe à profusion et elle est évidemment gratuite. Des risques ? Je les ai encourus avant. Mon mari travaillait ici et il en est mort deux mois après la fuite. En tout, j’ai reçu 25.000 roupies de compensation (400 euros). J’en veux plus. Maintenant, mes chèvres se nourrissent ici et leur lait est d’excellente qualité. Je ne constate pas le moindre effet négatif. »

Assainir le site, c’est pourtant le leitmotiv de nombre d’associations, grandes ou petites, qui sont actives depuis 25 ans, à Bhopal. Durant ses quelques années d’activité, Union Carbide a fait usage de produits nocifs. Selon plusieurs rapports, notamment de Greenpeace, les sols de la zone seraient riches en cuivre, zinc, plomb et nickel. Parfois à une concentration jusqu’à six millions de fois supérieures à la normale. Des substances que l’on retrouverait dans le lait de certaines jeunes mamans.

Pourtant, la décontamination du site se fait attendre. Voici dix ans, en 1999, Union Carbide s’est retirée sur la pointe des pieds de Bhopal en revendant l’objet de toutes les haines à Dow Chemical pour 9,3 millions de dollars. Du coup, il n’existe plus la moindre personnalité juridique pour répondre des erreurs qui ont causé la mort et la maladie de milliers de victimes.

Dix ans plus tard, Dow Chemical ne semble pas disposée à lever le petit doigt…

De son côté, le gouvernement indien ne donne pas l’impression de les pousser à le faire. Trop soucieux de s’attirer les faveurs d’autres entreprises chimiques, il ne veut les effrayer en contraignant Dow au grand nettoyage. Il soigne donc son image en multipliant les initiatives parallèles. Soins de santé gratuits, installations de réservoirs à eau potable dans les quartiers dont les sols sont contaminés. Mais ils sont bien insuffisants face à la démographie galopante de la région.

Tout cela sonne donc un peu faux. « Il faut traiter les sols, tempête le Dr Sarangi. Et pas seulement dans l’usine. Les zones contaminées sont bien plus nombreuses et les gens s’approvisionnent avec cette eau-là. Parce qu’ils n’ont pas le choix mais aussi parce qu’ils ne connaissent pas tout des dangers qu’ils encourent et qu’ils font courir à leurs enfants. Or, on ne peut construire l’avenir d’une nation sur des gens malades ! »

Pendant ce temps, les célébrations du 25e anniversaire se préparent. Avec plus ou moins de bon goût. Ainsi, en septembre dernier, le ministre de l’Environnement est venu visiter les ruines de l’usine pour annoncer sa volonté de créer un tribunal vert en faveur de la protection de l’environnement.

Vu son passé, la ville de Bhopal est la mieux placée pour l’accueillir, a-t-il lancé. À la question de quelques journalistes de savoir s’il ne serait pas judicieux de penser à assainir le site contaminé d’abord, le ministre a alors tenté un trait d’humour bien personnel.

Il s’est penché, a saisi de la terre et s’est fendu d’un constat des plus scientifiques : « Vous voyez, je ne suis pas malade… » La route est encore longue…

Dow fidèle à sa position

Un geste. Vingt-cinq ans après le drame, les victimes en espèrent toujours un de la part de Dow Chemical qui a racheté l’usine à Union Carbide en 2001. Comme il ne sera pas spontané, des associations de victimes ont lancé une procédure aux Etats-Unis. Elle vise à faire nettoyer le site qui contient encore, selon Greenpeace « 25.000 tonnes de matériel solide contaminé ».

Pas question, affirme encore aujourd’hui le groupe Dow Chemical. Pour lui, la question de la responsabilité a été réglée en 1989 lors de l’accord entre Union Carbide et les autorités indiennes sur le versement de 470 millions de dollars d’indemnisations et l’abandon des poursuites pénales.

Depuis lors, la justice indienne a remis en cause cet accord, après avoir été saisie par de nombreux survivants déçus des compensations obtenues.

Certains affirment même désormais que le gouvernement central de l’Inde mettrait tout en œuvre pour aider Dow Chemical à développer ses activités dans le pays.

Un mémorial à l’image de celui d’Auschwitz

Les gens n’ont pas aimé cette idé. Ils étaient même courroucés, tempête Sattynah Sarangi, militant et contestataire. Ils ont eu l’impression que l’on voulait effacer leurs cicatrices en rasant l’ensemble de l’usine pour construire une nouvelle structure propre. Ce que les gens veulent, c’est un peu à l’image de ce qui a été fait à Auschwitz. On a gardé l’ensemble qui représente l’horreur pour en faire un lieu de mémoire et de culte. Ici, on se contenterait d’une plaque commémorative sur un building moderne. Ça ne plaît pas. »

Assainir le site de Union Carbide c’est un peu comme se frotter à un casse-tête. Le laisser à l’état de chancre est impensable. Tant pour les autorités que pour la population. Oui mais qu’en faire ?

En 2005, le gouvernement du Madhya Pradesh a lancé une grande compétition nationale d’architecture. But ? Trouver le projet qui permettrait de faire de l’immense terrain vague un mémorial. En novembre 2005, la décision est tombée. Le projet de cinq jeunes architectes de New Delhi réunis autour de Sinha Suditya a décroché la timbale. Pour son travail, l’architecte a reçu le prix de cinq millions de roupies (77.000 euros). Il a aussi reçu la possibilité de voir son projet passer par une commission censée étudier la faisabilité technique de l’ensemble.

Récompensé, le projet n’a pas convaincu du tout la population bhopalie. Elle s’est sentie flouée, écartée.

Pourtant, l’équipe d’architectes n’avait pas oublié quel était le propos du projet sur lequel elle travaillait. Dans l’introduction même de ses plans, elle disait : « Un mémorial a, par définition, l’obligation d’alimenter la mémoire de la population suite à une tragédie. Il doit aller contre la tendance des hommes à oublier. Mais il doit aussi être tourné vers l’avenir. »

Dans son optique d’avenir, le projet prévoyait la construction d’une école, d’un auditorium, de commerces, d’un parc. Il n’en est pour l’instant plus question. Et le site de continuer à rouiller. « Tout en contaminant les gens », ponctue Sarangi.

Témoignages

Un mur devenu poutre de gymnastique

Mohn, Jagdish, Anita et les autres… Tous, une fois par jour, aiment à grimper sur le mur qui sépare leur bidonville, JP Nagar, de l’usine de la honte. Non pas par défi ou provocation mais par amusement, tout simplement. Souvent même, comme le confirme le Dr Sattynah Sarangi, on les retrouve de l’autre côté. « Ils ne sont en fait pas du tout conscients du danger, s’inquiète le scientifique. Une bonne partie d’entre eux sait ce qui s’est passé voici 25 ans. Mais tout ça reste très abstrait pour eux. La rouille, ils la voient car elle est partout, mais les produits toxiques… Pour les enfants, il y a bien longtemps qu’ils ont disparu. Or, ce n’est pas le cas ils sont enfouis dans le sol, contaminent l’eau et peuvent encore tuer. Quand je vois les enfants marcher sur les slogans, sur le mur… C’est comme s’ils piétinaient la mort. »

DELEPIERRE,FREDERIC
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