Copenhague : le climat attendra

Environnement Accord peu précis

COPENHAGUE

De Notre envoyé spécial

A l’issue du sommet climatique de Copenhague, même les plus optimistes ne risquaient pas la métaphore du verre à moitié plein ou à moitié vide. Tout au plus estimaient-ils que « c’est mieux que rien », dixit le Premier ministre belge Yves Leterme (CD&V), qu’il s’agit d’un « point de départ » (Paul Magnette (PS), ministre fédéral du Climat) dont le seul intérêt, selon un négociateur est qu’il « maintient une dynamique ». Pas glorieux. Le contenu de l’accord arraché vendredi soir (voir Le Soir du 19 décembre) est très en deçà des attentes et des espérances formulées à la veille de cette énorme réunion où l’on a vu débarquer plus de 120 chefs d’Etat dont les plus puissants d’entre eux.

L’accord de Copenhague, dont l’assemblée plénière a « pris note » samedi au terme de débats incroyablement houleux où l’on a vu une poignée de délégués s’en prendre presque physiquement au Premier ministre danois qui présidait la séance, reste très loin des attentes des scientifiques. Si les pays signataires affirment qu’il « faudrait » que la température terrestre globale reste « en dessous de 2º » (sans dire par rapport à quand) et s’engagent à prendre des actions « résolues » pour y arriver, ils en restent là. Ne précisant pas comment ils vont faire, ni l’ampleur de leurs engagements. Malgré qu’il fasse référence aux connaissances scientifiques consignées dans les rapports du Giec, le groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat, l’accord ne précise notamment pas que pour arriver à cet objectif les émissions mondiales de gaz à effet de serre devraient diminuer de moitié d’ici à 2050, par rapport à 1990. Qu’elles devraient, disent les scientifiques, atteindre un pic avant 2015 ou peu après. Ce pic, viendra, dit l’accord, « le plus rapidement possible ».

Pas d’objectif chiffré

La décision des chefs d’Etat ne comporte donc aucun objectif chiffré de réduction d’émissions de gaz à effet de serre. Elle prévoit que chaque pays fera part, d’ici le 1er février de ses intentions. Plusieurs Etats ont déjà annoncé la couleur. Les Européens réduiront leurs émissions de 20, voire de 30 % en 2020, par rapport à 1990 ; les Américains iront jusqu’à 4 %, le Japon, 25 %… Les fourchettes sont larges et n’ont pas encore été confirmées. Rien n’est gravé dans le marbre. Mais pour la première fois les pays émergents dont les émissions progressent beaucoup, ont accepté de prendre des mesures pour en limiter l’augmentation. Au final, alors qu’on estime que les émissions des pays industrialisés devraient diminuer de 25 à 40 %, les promesses ne représenteraient qu’une diminution de 14 à 17 %. « On sera au-dessus de 2º, dit le climatologue Jean-Pascal van Ypersele. Mais, plus positif, il faut prendre les politiques au pied de la lettre et transformer l’accord en instrument juridique dans les six mois. » De ce côté pourtant, les perspectives ne sont pas très fermes. Dans les dernières heures des négociations, la référence à la conclusion, d’ici la fin 2010 d’un texte juridiquement contraignant, a été jetée aux orties. Les pays signataires s’engagent à continuer de négocier, à conclure sur un

nouveau texte à la conférence de Mexico, en décembre 2010. Mais sans plus.

Enfin, les pays industrialisés « s’engagent collectivement » à contribuer à hauteur de 21 milliards d’euros entre 2010 et 2012 pour aider les pays les plus vulnérables et les moins avancés à faire face aux effets du réchauffement du climat et à se préparer à adapter leur économie. Après 2012, 70 milliards seront « mobilisés » pour aider les pays en voie de développement et les pays émergents. Mais, mis à part la création d’un « Fonds climatique Copenhague », l’accord est muet sur l’origine des fonds, leur contrôle, leur gestion.

Les quatre leçons du sommet

On ne pouvait évidemment pas espérer régler le sommet de Copenhague comme un simple contrat commercial.

Les difficultés à conclure le sommet climatique et la faiblesse du résultat final reflètent la complexité du problème.

Quelques leçons à tirer.

Les Etats-Unis indisposent

Copenhague un fiasco ? « Si on nous avait dit, il y a deux ans, qu’on arriverait au résultat de Copenhague, personne n’y aurait cru, nuance un connaisseur du dossier climatique. Rappelons-nous qu’à l’époque le président américain George Bush niait jusqu’à l’existence même du réchauffement. Il n’y avait rien à attendre de Washington. Aujourd’hui, les Etats-Unis annoncent des réductions d’émissions via une loi discutée au Congrès. Et se porte signataire un accord mondial sur le climat. » Certes. Mais l’accord contient peu d’engagements. Et au regard des attentes, les Américains ont cédé peu de chose. Au contraire, le texte de Copenhague est une confirmation de leurs thèses : n’accepter de se soumettre à rien qu’on n’ait soi-même librement choisi. En réalité, analyse un négociateur, « l’alternance à la Maison-Blanche n’a pas changé grand-chose. Les Etats-Unis sont toujours aussi tentés par le repli sur soi, toujours aussi travaillé par les lobbies ; quant à la population, elle est peu sensibilisée à la question climatique. Lorsqu’en mars dernier les Américains nous ont dit qu’ils ne signeraient pas le protocole de Kyoto, nous avons tous cru qu’ils signeraient un autre texte contraignant. Tout le travail des négociations internationales a été organisé sur cette base. Mais nous nous sommes auto illusionné, parce

que nous aimons bien Barack Obama ! Ce n’est qu’en août que nous avons compris qu’ils ne signeraient rien du tout. Et il a fallu détricoter tout ce qui avait été accompli ».

Malgré son volontarisme et son charisme qui ont marqué des négociations qu’il a personnellement menées, Barack Obama, lauréat du prix Nobel de la Paix, a déçu.

Tout le monde espérait un geste en fin de sommet. La bonne nouvelle, venue de la bouche d’Hillary Clinton – la secrétaire d’Etat annonçant jeudi dernier que son pays participerait aux 100 milliards de dollars en faveur des pays pauvres –, a été douchée par Obama, le lendemain même. « Ce fut un vrai dérapage. Dans son discours en séance plénière, le Président est apparu dur, crispé, tourné vers son opinion publique nationale, très agressif vis-à-vis des Chinois. Ceux-ci, toujours peu à l’aise sur la scène internationale, ont pris l’attitude des Américains pour une insulte publique. Ils ont été flingués debout. La journée suivante fut un face-à-face. » Pour Obama, l’essentiel était d’obtenir un accord incluant les Chinois, afin de pouvoir convaincre son Congrès d’aller de l’avant sur la loi climat.

La Chine s’impose

Passée au premier rang des pollueurs mondiaux, la Chine est aussi devenue un acteur économique majeur. Corollaire : on n’impose plus rien à Pékin par la menace ou par la pression, on négocie. Et l’affaire n’est pas aisée. L’un des acquis de Copenhague est d’avoir réussi à faire rentrer le géant dans un processus de négociation permettant de le mener à brider ses émissions de CO2. Pour l’instant, Pékin accepte de réduire son intensité énergétique, c’est-à-dire d’émettre moins de CO2 par unité de production. Mais tout en étant très concerné par le réchauffement du climat et par ses effets, Pékin est confronté à l’obligation de poursuivre le développement du pays où des centaines de millions de personnes n’ont pas encore accès à l’électricité. Or, en Chine, qui dit électricité dit charbon, une énergie fossile très émettrice de CO2. « Difficile pour les Chinois d’accepter qu’un texte mentionne qu’en 2050 les émissions globales diminueront de 50 %, dit un expert. Car c’est eux qui fourniront une bonne partie de l’effort. » Par ailleurs, le développement chinois s’appuie en grande partie sur son statut d’« atelier du monde ». Dans les négociations, Pékin n’a cessé de rappeler qu’une partie de ses émissions sont en fait du CO2 occidental délocalisé pour des raisons économiques.

Dernière difficulté, la présence, à Pékin d’un régime nationaliste et autoritaire rend difficilement acceptable la soumission à un régime de contrôle international des politiques de réduction d’émissions.

Les Européens explosent

« C’est simple, l’Europe s’est fait bouffer, avoue penaud un délégué de l’Union. Sur beaucoup de choses, le résultat se situe sous nos “lignes rouges”. » Le texte de Copenhague ne fait pas référence à la nécessité de réduire de moitié les émissions mondiales de CO2. Il n’ouvre aucune perspective d’un traité contraignant. Il est peu explicite sur la transparence dans l’octroi des aides aux pays pauvres. Il est quasiment muet sur la vérification et la comparaison des réductions d’émissions des différents acteurs, dont les pays émergents. Autant d’exigences de l’Union dont l’absence a provoqué un véritable schisme au sein des Vingt-Sept chefs d’Etat, certains quittant la salle du Conseil à l’énoncé du contenu de l’accord négocié par leurs représentants. Car, peut-être plus grave, au fil du sommet la solidarité des Européens est partie en lambeaux. La semaine dernière, la voix de l’Union a été portée par un quatuor composé de la Commission, de la France, de l’Allemagne et du Royaume-Uni. Un jeu dans lequel la présidence suédoise fut inexistante, apparaissant « tétanisée » et dépassée par les événements.

Or, très rapidement, il est apparu que le seul souci du nouveau « directoire » européen était d’obtenir un texte à n’importe quel prix. Même celui de reniements majeurs. Il fut vite oublié le discours du président français Nicolas Sarkozy dont l’intervention en séance plénière avait des allures ambitieuses, alors que la France s’apprêtait à céder sur l’essentiel. « L’Union est apparue complètement bloquée, confirme un délégué. Elle s’est montrée incapable de s’exprimer vers l’extérieur, incapable de prendre une décision à l’intérieur. Et incapable de s’entendre sur l’aide financière aux pays en développement. »

Les pays pauvres osent

Il est fini le temps où les pays riches pouvaient imposer leurs vues au reste du monde. Désormais, les pays en voie de développement ont voix au chapitre et, petits ou pas, veulent se faire entendre. « Sur le dossier climat, leur expertise a nettement progressé, confirme un négociateur. Dans les groupes de travail, on se frotte aux experts les plus chevronnés. Dans les séances de négociations, ce sont leurs diplomates de haut vol, rompus aux techniques onusiennes qui tiennent le haut du pavé. » Au plan politique, les pays du Sud ont fini par imposer la responsabilité historique du Nord. Les pays développés ont construit leur richesse sur leurs émissions de CO2 depuis le XVIIIe siècle. Et aujourd’hui leurs interlocuteurs se plaisent à rappeler que cette responsabilité implique une compensation. Enfin, la frustration à l’égard de nombreuses promesses non tenues – sur le dossier du climat comme sur celui de l’aide publique au développement – n’a cessé de grandir. Confrontés aujourd’hui à un dossier qui symbolise et englobe tous les enjeux de leur fragilité, les pays en développement n’ont en quelque sorte plus rien à perdre. Ils feront payer cher leur présence à table.

Magnette : « En cas de blocage, envisageons une taxe carbone »

Au lendemain du sommet de Copenhague, les responsables politiques se sont plu à commenter les résultats de l’accord et accessoirement à rejeter la faute du manque d’ambition sur la partie adverse. Mais il est un élément qui fait quasiment l’unanimité : la COP 15, « c’est un échec du système onusien », a dit Jean-Louis Borloo, le ministre français de l’Environnement. Dans les coulisses du sommet, ces derniers jours, ils étaient plusieurs à abonder dans ce sens.

Mais la solution fait défaut. Accorder autant de poids à Tuvalu qu’aux Etats-Unis, c’est courir le risque d’un blocage dans une enceinte qui compte 192 pays aussi opposés que les Kiribati et l’Arabie saoudite ou la Chine et le Mali. Mais pour des raisons d’efficacité, doit-on pour autant fonctionner en démocratie représentative, chaque « bloc » désignant son représentant, avec le risque qu’au final ne l’emporte que la voix des plus forts ? A Copenhague où l’accord final a été accouché d’un groupe de 28 pays « représentant » l’assemblée – dont les Etats-Unis, la Chine, l’Inde, le Brésil, l’Europe, les pays pauvres et les petites îles –, l’expérience n’est pas concluante.

Faire évoluer l’ONU ? Facile à dire. « Une des évolutions possibles est le retour à des logiques et à des relations entre blocs, ou à des relations purement bilatérales, comme on en a connu dans les relations commerciales », indique Paul Magnette (PS), le ministre belge du Climat. Une manière de faire qui risque de faire renaître des dialogues plus musclés et des affrontements ? « Il est plus que temps de lier les agendas climatiques et commerciaux mondiaux, poursuit Magnette. Si certains pays, parmi les plus grands émetteurs mondiaux, continuent de faire obstacle à l’adoption d’objectifs contraignants de réductions d’émissions, l’Europe doit envisager, comme le permet le rapport de l’Organisation mondiale du Commerce du 27 juin dernier, une taxe carbone sur les produits importés de ces pays qui font une concurrence déloyale à nos entreprises. » La proposition, avancée il y a quelques semaines par les Français, avait reçu un accueil plus que réservé, au sein de l’Union européenne dont certains pays telle l’Allemagne sont très dépendants de leurs exportations avec les Etats-Unis. Mais l’Europe peut-elle faire l’économie du débat ?

« L’Europe, dit Magnette, doit aussi, pour réaffirmer son leadership, tirer les leçons géopolitiques de la conférence. Dans la perceptive de Mexico, l’Europe doit dès aujourd’hui travailler à renforcer ses partenariats avec les pays les plus pauvres du G77, en particulier les pays africains et ceux d’Amérique latine, qui sont nos alliés. » Par ailleurs, estime le ministre de l’Energie, de l’Environnement et du Climat, « l’Union européenne doit amplifier ses propres efforts, dans le cadre d’un deuxième paquet énergie-climat [qui a notamment fixé l’objectif de réduction des émissions de gaz à effet de serre, NDLR] comportant un vrai plan industriel de recherche et développement, et un Fonds social soutenant massivement la formation professionnelle et les régions les plus touchées par les restructurations industrielles ».

LEMA,LUIS,DE MUELENAERE,MICHEL
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