La prison d’Evin ne désemplit plus

Plus de mille opposants auraient, dit-on, été arrêtés au cours du week-end

L’Iran est devenu une prison. Evin est devenue une université ! » Le slogan, répété à cor et à cri, lors de chaque manifestation iranienne, en dit long sur la répression en cours à Téhéran, à l’heure où de nombreux manifestants, intellectuels, étudiants, ténors du courant réformiste et journalistes s’entassent à Evin, un des plus importants centres de détention de la capitale iranienne.

Combien sont-ils ? Les estimations varient de plusieurs centaines à plusieurs milliers, et, selon la Campagne internationale pour les droits de l’homme en Iran, « plus de mille personnes auraient été arrêtées pendant la nouvelle vague de l’Ashoura » (en référence aux manifestations de ce week-end).

La réputation d’Evin, située sur les hauteurs de la ville, et inaugurée en 1971, soit huit ans avant la révolution, n’est plus à faire. Ironie du sort : un grand nombre de détenus actuels, à l’instar du défenseur des droits de l’homme Emadeddin Baghi, en sont familiers, pour y avoir déjà séjourné au temps du chah. En général, les prisonniers de droit commun sont répartis dans des cellules collectives. Les détenus dits « politiques » écopent, eux, d’un traitement plus draconien. Ils disposent de leur propre section : la fameuse « 209 », une sorte de « prison dans la prison », apparemment à la discrétion des services de renseignement.

D’après les témoignages recueillis auprès de différents ex-détenus, la section 209 serait uniquement composée de mini-cellules individuelles, d’environ 1 mètre sur 1,80 mètre, dans lesquelles chaque prisonnier est totalement coupé du monde.

En général, un néon accroché au plafond inonde sa chambre 24 heures sur 24. Une technique bien rodée, connue sous le nom de « torture blanche », et qui pousse le détenu à « craquer », lorsque ses bourreaux le font passer à l’exercice des interrogatoires musclés.

« On se sent tellement seul qu’on en vient à attendre avec impatience la séance des interrogatoires », confiait récemment le journaliste irano-canadien Maziar Bahari, détenu pendant 118 jours à Evin, et libéré le 20 octobre dernier.

Les entretiens, qui durent parfois une dizaine d’heures d’affilée, peuvent pourtant s’avérer violents, avec coups de pied et coups de poing à l’appui. Les yeux bandés, le détenu y est tellement poussé à bout qu’il cède à la pression pour passer aux fameux « aveux » télévisés ou bien collectifs, comme lors des récents procès post-électoraux.

« Il arrive que la confession soit déjà écrite. Ils font tellement souffrir le prisonnier qu’à la fin, il dit ce qui est écrit. Par exemple, ils écrivent qu’il n’y a pas eu de fraude dans l’élection, que les réformateurs ont lancé une révolution de velours et que tout a été comploté de l’étranger », raconte le proche d’un détenu.

Bien souvent privés d’avocat, les prisonniers n’ont aucun recours. Quant à la visite de leur famille, elle est conditionnée à leur « bon comportement » et leur aptitude à « collaborer » avec leurs tortionnaires. Une fois libérés, contre des cautions exorbitantes de milliers d’euros – dans un pays où le salaire moyen tourne autour de 300 euros –, les détenus sont ensuite régulièrement convoqués au tribunal et par les services de renseignement.

En cas « d’infraction à la loi » – comme l’octroi d’interviews aux médias iraniens basés à l’étranger –, ils risquent à nouveau la prison.

« Les divisions du pouvoir sont transparentes »

ENTRETIEN

Christian Bromberger est spécialiste de l’Iran, professeur d’ethnologie à l’Université de Provence, et ancien directeur (de 2006 à 2008) de l’Ifri – Institut français de recherche en Iran.

Cela fait maintenant plus de six mois que les Iraniens manifestent contre le gouvernement. C’est une surprise pour tout le monde ?

Le mur de séparation entre espace privé et espace public est tombé. Il fut un temps où les Iraniens se confinaient à l’espace privé pour débattre et exprimer leurs critiques envers le gouvernement. Cette fois-ci, on assiste à une reconquête des espaces communs, y compris dans des villes aussi traditionnelles que Qom, où viennent d’avoir lieu les funérailles de l’ayatollah Montazeri ! Ça veut dire que le mouvement s’est enfoncé jusque dans les lieux profonds du pouvoir et de la révolution islamique. A ce titre, l’ayatollah Montazeri incarne le symbole de cette évolution. D’abord nommé comme dauphin de Khomeiny, il tomba en disgrâce à la fin des années 80 pour avoir dénoncé les exécutions d’opposants. Après une retraite forcée, il se mit progressivement à multiplier les critiques contre les turpitudes du régime.

L’ayatollah Montazeri incarnait le courant religieux progressiste. En face de lui, d’autres ayatollahs, comme Mesbah Yazdi – qu’on dit être le mentor d’Ahmadinejad – défendent une vision plus radicale de l’islam. Peut-on parler d’une bataille ouverte entre deux écoles de pensée religieuses ?

Je dirais même trois écoles de pensée. La première, c’est toute cette nébuleuse de clercs qui, comme l’ayatollah Montazeri, sont pour l’assouplissement du velayat-e faghi (NDLR : la souveraineté du guide suprême). C’est une tendance à laquelle s’est rallié l’ayatollah Rafsandjani, ex-président de la République, qui suggère que le guide soit remplacé par une assemblée collégiale, et qui propose que cette dernière réduise son ingérence dans les affaires politiques. La deuxième, c’est la mouvance « hodjatieh » qui gravite autour de l’ayatollah Mesbah Yazdi. Il s’agit d’un courant islamiste extrémiste auquel adhère Ahmadinejad et dont l’influence s’est dernièrement renforcée dans les sphères du pouvoir, notamment chez les Gardiens de la révolution et les bassidjis, les miliciens islamistes. En fait, les « hodjatieh » représentent un défi au khomeynisme car ils ne reconnaissent pas le velayat-e faghi. Selon eux, seul l’imam Mehdi (NDLR : le douzième imam chiite, ou imam caché) peut endosser ce rôle suprême, et il faut attendre son retour sur terre pour instaurer la justice. Résultat : l’ayatollah Khamenei – qui incarne la troisième mouvance, plus traditionnelle – se retrouve dans une situation inconfortable. Son pouvoir, qu’il doit au système du velayat-e faghi, est menacé des deux côtés.

Ces tensions n’ont-elles pas toujours existé depuis l’avènement de la République islamique, en 1979 ?

Ces débats ne sont pas nouveaux. Mais jusqu’ici, tout le monde adhérait à une certaine unité de corps. Les discussions étaient confinées à des réunions à huis clos, à des échanges de lettres, à des visites respectives… Mais depuis la contestation du scrutin du 12 juin, cette fameuse « unité de parole » (« vahdat e kalamé ») est brisée. Lors de la répression des émeutes étudiantes de 1999, le président Khatami avait dit à sa cousine qu’il n’était pas intervenu car il fallait « sauver la République islamique ». Cette fois-ci, il y a une vraie cassure. Et elle est visible. On l’a vu avec les déclarations de Rafsandjani qui, lors d’un prêche à la prière du vendredi, osa dénoncer ouvertement les arrestations. Ou encore avec le boycottage de la cérémonie d’investiture d’Ahmadinejad par certains clercs influents. Jamais les divisions n’ont été aussi transparentes.

Comment voyez-vous l’évolution du mouvement de l’opposition ?

Le cycle me semble engagé, surtout quand on voit avec quel courage tous ces jeunes descendent dans la rue, en faisant face aux coups des bassidjis. Ca peut prendre des années. Mais un changement semble inéluctable, même s’il y a un risque, aussi, que tout se termine en bain de sang.

Faits du jour

Silence, on arrête

Les arrestations d’opposants, incluant la sœur du prix Nobel de la Paix Shirin Ebadi, se sont poursuivies mardi en Iran, tandis que les autorités ont appelé à des contre-manifestations mercredi dans tout le pays. La participation massive de la population à ces rassemblements va « humilier » ceux qui ont critiqué la répression des manifestations de dimanche, a affirmé le président Mahmoud Ahmadinejad. Il a qualifié ces manifestations de « scénario américano-sioniste » et s’en est pris aux dirigeants américains et britanniques. Les chefs de l’opposition, contre lesquels plusieurs hauts responsables du régime ont demandé des sanctions judiciaires exemplaires, ont aussi reçu un nouvel avertissement. Le président du Parlement, Ali Larijani, leur a enjoint de se séparer du mouvement « pernicieux » qui conteste la réélection de M.

Ahmadinejad en juin, et de s’abstenir à l’avenir de toute critique. Le pouvoir se concentre sur deux dirigeants de l’opposition, M. Moussavi, un ancien Premier ministre, et l’ancien président du Parlement Mehdi Karoubi. Leur entourage a été particulièrement visé par les arrestations des derniers jours. Les manifestations de dimanche à Téhéran et dans plusieurs grandes villes iraniennes ont fait huit morts et des centaines de blessés. (afp)

MINOUI,DELPHINE
Cette entrée a été publiée dans Monde. Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

Les commentaires sont fermés.