
Quand le cinéaste de « Mr. Nobody » se confronte aux événements de l’actualité, c’est pour mieux les passer au filtre de son œil cinématographique.
Il arrive au centre de la rédaction de sa démarche un peu chaloupée d’ours affectueux. Nous sommes mardi matin. Jour J moins 1 pour la sortie de son Mr. Nobody… plus de 5.000 jours après Le Huitième jour. On l’imagine stressé ? Même pas. « En fait, ça me détend de parler d’autre chose que de mon film. »
Au menu de cet « autre chose », l’actualité du jour, belge et internationale. Jaco Van Dormael prévient d’emblée, le sourire en coin : « je n’aurai pas quelque chose d’intelligent à dire sur tout, hein ! »
Les sujets défilent : le dossier de la station d’épuration nord de Bruxelles, le renforcement de la protection des chômeurs dans le contexte de la crise, l’avenir de la Belgique, l’Irak, l’audition du Commissaire De Gucht, l’interdiction d’exportation du sucre de la part de producteurs européens…
Après un petit temps d’adaptation, le naturel revient au galop, et voilà le réalisateur bruxellois qui dégage une ligne d’attaque : avec lui, ce sera la question de la mise en scène et de la volonté de manipulation des faits, dans nombre de ces affaires.
On lui parle de l’Irak, et de la controverse sur les vraies raisons de l’invasion, en 2003. Il s’interroge. « Quelle est la part de fabrication, de mise en scène, de mensonge, dans les images du monde que nous recevons quotidiennement ? Je me rappelle, au début de la guerre en Irak. Je zappais sur mon poste. Une télévision finlandaise filmait d’assez près un bâtiment irakien, soi-disant suspect. L’image était anodine. Puis je zappais sur CNN, où le même bâtiment était filmé de très haut, sans doute par satellite, et cette scénographie était terriblement plus inquiétante. Que nous disaient ces images ? Qu’au fond, le temps des cow-boys et des Indiens des années 30 n’était pas révolu. Les nombreux films de propagande reposent sur les scénarios les plus cons. Ce sont des histoires qui renforcent l’état des choses. Il y a les bons et les mauvais. »
Aux lendemains de la crise financière, Michael Moore a réalisé un docu en forme de cinéma direct. Une forme d’expression qui intéresse Van Dormael. « Moi, si je devais me lancer, je me pencherais sur l’économie. Et sur l’argent. Ce qui est fou, c’est qu’aujourd’hui, l’argent, qui est à l’origine un objet fictionnel, est devenu une valeur en soi. Il y a cette expression dans les milieux financiers qui dit : l’argent travaille. Non ! Les gens travaillent ! On délègue à des tas de gens dans des banques des décisions importantes qui concernent nos vies. On vit de plus en plus dans une société d’intermédiaires. C’est toujours dangereux quand on délègue la révolution à quelqu’un. Les dictateurs ne sont jamais loin… »
L’affaire Ronald Janssen, serial killer flamand ? C’est comme l’affaire Lhermitte. Elle pose la question chère à tout fait divers. « Par définition, les faits divers qui frappent sont aussi ceux qui posent question. Ça laisse beaucoup de place à l’imaginaire. »
La politique intérieure ? Les guéguerres communautaires ? « Je crois que la provocation fait partie de la propagande. Cela vaut pour les conflits communautaires. En propagande, il est souvent bon d’avoir un mauvais. »
Même déformation professionnelle, même regard cinématographique quand il s’agit d’évoquer la récente sortie, digne d’un numéro de one-man-show, à la tribune du Sénat de Michel Daerden. « Je me rends compte d’une chose, c’est qu’aujourd’hui les politiques doivent raconter des histoires, et l’actualité en a souvent besoin. Et plus des courts-métrages que des longs, vu la rapidité de digestion médiatique. »
L’homme politique jouant à l’acteur : qu’en pense le cinéaste ? « En tant que metteur en scène, je suis sensible à la vérité et au mensonge. Je vois parfois des gens dont les gestes ne sont pas synchros avec les paroles, et là je détecte une forme de mensonge. Il y a une blague au sujet de Nicolas Sarkozy qui dit : “Vous savez quand Sarkozy ment ? Quand ses lèvres bougent“. »
mad dossier et interviews sur « Mr. Nobody »
Le début du tournage de Mr. Nobody remonte à août 2007 : une époque où la Belgique désespérait de jamais retrouver un gouvernement stable. Jaco Van Dormael a-t-il suivi la longue crise communautaire qui s’est jouée lors de la réalisation de son film ?
« Oui, bien sûr, je suis soucieux du devenir de ce pays », répond notre visiteur. Un pays dont il pratique les différences depuis l’enfance : « Mon père est flamand et ma mère francophone ; avec mes cousins anversois, on parle anglais… Et je trouve ça formidable ! »
C’est fort de cette connaissance de l’Autre que Jaco Van Dormal se permet d’affirmer que fondamentalement, les gens ne sont pas différents parce qu’ils parlent une autre langue. Ainsi, sur ses tournages, on parle français, flamand, anglais ou allemand et l’on se comprend… « Les langues se mélangent sur le plateau : on est dans le bric-à-brac », sourit le réalisateur.
Mais d’où viennent alors nos incompréhensions communautaires ? « On a l’habitude de ses propres cons, on ne les écoute plus ; en revanche, on relève la connerie des autres, répond-il. Ainsi, je déteste les chauffeurs de taxis parisiens et leur racisme… mais là-bas, mes amis ne les entendent même plus. »
Reste que le fossé se creuse entre les deux communautés, notamment au niveau des habitudes culturelles. Un exemple : les Flamands vont massivement voir les films flamands tandis que, de l’autre côté, les productions francophones marchent mieux à l’étranger. « C’est parce que la plupart des films distribués en Flandre sont sous-titrés et que, de temps en temps, les Flamands aiment voir des films dans leur langue, estime Jaco Van Dormael. Ce sentiment existe moins côté francophone, où la plupart des films sont doublés ou viennent de France. Mais je le répète : je ne pense pas qu’un cinéaste flamand et un cinéaste francophone soient fondamentalement différents. »
Les hommes politiques. « Ils doivent donner des réponses très simples et très courtes sur des choses très compliquées. En tant que cinéaste, je réalise que ce n’est pas toujours faisable… »
Ses opinions politiques. « Politiquement, je suis un “anarchiste calme”… Pour moi, la politique, c’est trouver des arrangements. Et le meilleur gouvernement, c’est celui qui gouverne le moins. Avec ce formidable bordel qu’est le système belge, on a au moins le sentiment que l’on ne connaîtra jamais de gouvernement dangereux. Je pense ainsi que l’on n’aura jamais de Berlusconi chez nous : ça ne marcherait pas. Dès qu’un personnage excessif se profile, un autre monte et le neutralise. »
L’« affaire Lhermitte », dont Joachim Lafosse souhaite tirer un film, à la grande colère du père des victimes. « Il est toujours délicat de réaliser un film de fiction à partir de quelque chose de réel. Il faut être prudent, pour ne nuire à personne. Aucun film ne vaut que l’on fasse mal ou que l’on se fasse mal. Mais je pense que ce qui intéresse Joachim Lafosse, c’est un autre sujet, qui résonne en lui ; pas ce sujet-là, dont on sait finalement peu de chose… »
L’Irak. « Le plus tragique dans cette affaire, c’est que même si on connaît désormais les choses et la manière dont on les a manipulées, ça ne changera rien, car le fait est qu’ils (les manipulateurs) ont gagné. La leçon à tirer est d’être encore plus prudent à l’avenir ; et dans ce contexte, le cinéma peut aider à décoder. »
L’utopie. « Les utopies ne sont viables qu’au sein de petites communautés. J’ai vécu dix-huit ans dans une communauté qui n’avait qu’un seul compte en banque. Quand quelqu’un travaillait il l’alimentait et quand il ne travaillait pas, c’est quelqu’un d’autre qui le faisait et il en bénéficiait. Cela ne posait aucun problème. On ne pensait même pas en termes de solidarité : c’était comme l’élargissement du noyau de sa famille. La démographie croissante a fait que l’on a déménagé trois fois, avant de devoir se résoudre à transformer la communauté en cellules familiales côte à côte… C’est pour cette raison que j’aime tellement la cité-jardin Le Logis, à Watermael-Boitsfort (où des scènes de ses trois films ont été conçues, NDLR), dont les jardins communiquent entre eux… C’est l’illustration d’une utopie. »
Les villes. « Je me sens mal dans les lieux “hausmanniens” (adjectif qualifiant une esthétique du rationnel : du nom du baron Haussmann, qui dirigea les transformations de Paris sous le Second Empire, NDLR). Je me sens mieux là où c’est complexe. Sinon, on nie une partie de la réalité… »
Le Festival International du Film de Bruxelles, dont la nouvelle direction entend privilégier des films plus grand public. « Le but d’un festival, c’est que le public vienne voir les films… Les tapis rouges et les vedettes sont un moyen de “vendre”. Mais c’est à destination du public ; un cinéaste est rarement intéressé par ce côté “glamour”. Le glamour, c’est juste l’emballage du pop-corn. »
Jaco Van Dormael, bientôt 53 ans (il est né le 9 février 1957 à Ixelles), remporte dès ses débuts de réalisateur, en 1980, l’Oscar du meilleur film d’étudiant étranger. Ses premiers courts-métrages lui valent de nombreux prix européens. En 1991, il réalise son premier long-métrage, « Toto le héros », qui obtient la Caméra d’Or au Festival de Cannes ainsi que le César du Meilleur Film Étranger.
En 1996, son second long, « Le Huitième jour », est un retentissant succès public (à ce jour le film francophone belge le plus vu à l’étranger), qui vaut à ses deux comédiens, Pascal Duquenne et Daniel Auteuil, le Prix d’interprétation au Festival de Cannes, des mains de Francis Ford Coppola. Le troisième long-métrage de Jaco Van Dormael, « Mr. Nobody », avec Jared Leto et Diane Krüger, sort ce mercredi.