Nelson Mandela, libre depuis 20 ans

A l’occasion de l’anniversaire de sa libération,
le héros de la lutte anti-apartheid sera honoré ce jeudi au Cap.

REPORTAGE

SOWETO

De notre envoyée spéciale

Habillées de robes aux couleurs vives brodées de perles, coiffées de grands chapeaux coniques, les femmes hululent en accueillant les jeunes mariés, Paballo et Refilwe. Parmi les convives en costumes africains, il y a plusieurs Blancs, des amis et collègues de travail du couple noir. Il y a vingt ans, une telle scène aurait été impensable. « C’est Mandela qui a rendu cette réconciliation possible. Il nous a tous surpris en tendant la main à l’oppresseur dès sa sortie de prison, raconte l’oncle de la mariée, Mandla Maseko. Il nous a montré que l’avenir du pays était plus important que l’esprit de revanche. Grâce à lui, l’hostilité entre les groupes raciaux s’est dissipée. »

A Soweto, faute d’espace, les mariages sont célébrés dans la rue : la circulation est détournée et le repas a lieu dans une tente dressée sur le bitume, devant la maison de la mariée. Les chevilles entourées de crécelles, vêtus de culottes en peau de mouton, des danseurs tswanas battent le macadam. A quelques jours du 20e anniversaire de la libération de Nelson Mandela, personne ne se fait prier pour exprimer son admiration envers « Tata » (le grand-père), comme l’appellent les Noirs, avec une immense affection. Percival Chiloane, un homme courtaud de 37 ans, s’occupe de la sono. Il se rappelle avoir suivi à la télévision, le 11 février 1990, les premiers pas d’homme libre de Mandela, après vingt-sept années de captivité : « On débordait de joie ! On n’avait jamais vu sa photo et j’ai été surpris par sa haute taille. Quelques jours après, j’ai été l’acclamer dans un stade à Soweto. Mandela, c’est notre messie et j’espère qu’il va vivre pour l’éternité ! » Pourquoi ? « Quand il disparaîtra, l’ANC perdra les élections. En 1990, on pensait qu’on allait avoir des maisons, des emplois, que les enfants auraient une éducation gratuite. On est loin du compte. » Même si une nouvelle bourgeoisie noire est apparue, le chômage et les inégalités salariales – déjà parmi les plus élevées au monde –

ont augmenté depuis la fin de l’apartheid, et la corruption est devenue un fléau.

Après les danses, les convives ont pris place sous la tente où l’on sert de la bière artisanale de maïs et le plat traditionnel de tripes provenant d’un mouton sacrifié en l’honneur des ancêtres. Keith Dismore, homme d’affaires blanc de 54 ans, occupe une table avec sa famille. Mince, le regard vif, il se souvient avec passion du 11 février 1990 : « Aucun Sud-Africain n’a oublié cette journée du 11 février. Moi-même, j’étais très excité. Il n’y avait pas d’autre solution et la majorité des Blancs l’avait compris. Mandela a même réussi à convaincre les extrémistes afrikaners d’accepter le changement. Sans lui, il y aurait eu un bain de sang. » Dismore croit en l’avenir du pays : « Il y a des problèmes, comme la criminalité, mais nous sommes toujours en période de transition. »

Dans la maison de Refilwe, une jeune fille se repose de la fête. Elle feuillette un livre sur Robert Sobukwe, le fondateur du Congrès panafricain (le PAC, une formation rivale de l’ANC), qui a passé huit ans en détention solitaire sur Robben Island, l’île où Mandela a passé de longues années de détention. Sobukwe est vénéré dans cette famille, où on regrette que l’immense prestige de Mandela ait éclipsé les autres héros de la lutte anti-apartheid. « Quand Mandela a été libéré en 1990, nous avions des sentiments partagés, raconte Maseko, lui-même un ancien activiste, membre du PAC. Nous savions qu’il avait entamé des négociations avec l’“ennemi” et nous étions inquiets. Je me rappelle que lors de son discours, le jour de sa libération, il a déclaré que le président de l’époque Frederik De Klerk était un homme intègre ! Cela nous a choqués ! » Pour Maseko, il y a encore du chemin à faire pour parachever le rêve de Mandela d’une Afrique du Sud multiraciale et unie : « Les opprimés ont fait plus pour la réconciliation que les oppresseurs. Il y a toujours une partie des Blancs qui n’adhèrent pas au changement. » Paradoxalement, le militant noir est plus pessimiste que l’homme d’affaires blanc : « L’élite noire au pouvoir ne pense qu’à s’enrichir le plus vite

possible. » Mandela, reconnaît-il, a aussi eu ses faiblesses : « Quand il était président, il a fermé les yeux devant la corruption ou l’incompétence de certains ministres. Mais il faisait partie d’un collectif et quand vous avez des gens comme Zuma dans votre équipe, il est parfois difficile d’agir ! » Maseko n’a qu’un seul regret : « J’aurais aimé que Mandela intervienne davantage après son départ à la retraite. Il a fait beaucoup pour le sida et il a critiqué l’inaction du gouvernement de Thabo Mbeki. Mais sur les autres dérives, il est resté muet. C’est bien dommage ! »

En politique, il y a aussi des effets de vases communicants : plus la classe politique est discréditée aux yeux des Sud-Africains, plus Mandela prend la stature d’un saint. Lui-même s’est pourtant toujours gardé de verser dans le culte de la personnalité et sa fondation veille jalousement à limiter le « merchandising » de son image, pour ne pas en faire un objet de culte banalisé à l’instar de Che Guevara. Elle s’emploie surtout à diffuser ses idées et ses valeurs. Elle a ainsi organisé des débats dans onze townships où, il y a deux ans, des Africains venus du reste du continent ont été attaqués et tués.

Dans l’ancienne maison de Mandela à Soweto, au 8115 rue Vilakazi, on se rend compte à quel point Mandela reste une source d’inspiration. « Madiba (NDLR : son nom de clan) est un symbole d’amour et de tolérance, qui nous pousse à aider notre communauté », pense Happy, coiffé de dreadlocks, pantalon militaire et tee-shirt rouge. Cet étudiant en tourisme, qui guide les visiteurs, « essaie d’enseigner la tolérance aux jeunes de son quartier. Je joue au foot avec eux et je leur explique qu’il ne faut pas utiliser un langage violent. » Dans le musée, des touristes font la pause devant sa photo grandeur nature, affichée sur un mur du petit salon-salle à manger-cuisine. La maison, n’a pas vraiment changé depuis sa construction en 1945 : c’est une maisonnette en briques « boîte d’allumettes », avec deux petites chambres à coucher, identique à des millions d’autres construites dans les townships. Le 12 février 1990, le lendemain de sa sortie de prison, Mandela est revenu dormir dans sa chambre pendant onze jours, avant de déménager dans une maison plus spacieuse dans le même quartier. « Pour moi, le 8115 était le centre de mon univers, l’endroit marqué d’une croix dans ma géographie mentale. Quand j’y suis entré, j’ai été surpris de voir qu’elle était beaucoup plus petite et

modeste que dans mon souvenir », raconte-t-il dans ses Mémoires. Presque tout le mobilier a disparu et il est difficile de se faire une idée de l’atmosphère qui régnait dans la maison. Mais la visite du musée est néanmoins émouvante pour Joseph Melamu : « Quand je vois la petite chambre dans laquelle il dormait, je suis ému. J’ai rencontré Mandela à la Monnaie où je travaille. Il m’a posé une question et je n’ai rien pu répondre tellement j’étais ému ! » Melamu a lui-même souffert de l’apartheid : « A l’âge de 14 ans, j’ai été arrêté et fouetté parce que je n’avais pas de “passbook” (NDLR : le carnet de résidence des Noirs, sous l’apartheid). Je ressens encore parfois de la colère mais Mandela nous a montré qu’il fallait pardonner parce que l’amertume vous ronge de l’intérieur et que vous risquez de faire les mêmes erreurs. »

Jean-Pierre Ravano, 34 ans, a invité un groupe d’amis indiens et noirs à visiter le musée. « Nous avons connu les écoles et les quartiers séparés. Moi-même je n’ai pu aller dans une école de Blancs parce que mon père était un Mauricien d’origine indienne. L’histoire nous intéresse mais ce n’est pas le cas des jeunes. Pour eux, la liberté est un fait acquis. » Une jeune Noire regarde une photo de Mandela en compagnie de l’opposante blanche Helen Suzman : « Certains politiciens actuels, comme Julius Malema (NDLR, le président des jeunes de l’ANC), oublient le message de tolérance de Mandela, regrette Nkayiso Thembela. Ils disent que l’Afrique appartient aux Africains. » Pour eux, il n’y aura pas de véritable réconciliation tant que les Blancs continueront à contrôler l’économie et la terre. Tout un débat. Verne Harris, l’un des directeurs de la Fondation Nelson Mandela, reconnaît que « le modèle de la réconciliation prôné par Mandela et l’archevêque Desmond Tutu, est critiquable. La réconciliation va au-delà de la notion chrétienne du pardon. C’est un rendez-vous et il faudra peut-être attendre une génération pour y parvenir. »

HIRSCH,VALERIE
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