Le terrifiant pouvoir de la télé

Télévision « Le jeu de la mort », docu-fiction édifiant sur la Deux

J’arrête ! » De la capsule étanche où il est enfermé, le candidat vient de prendre sa décision. « Je crois qu’il veut arrêter », se risque l’autre candidat en se tournant vers l’animatrice. « Ne vous laissez pas impressionner ! », lâche celle-ci. Le candidat fait pivoter son siège, pose la main sur la manette et annonce : « Je suis désolé, je vais envoyer la décharge. »

Nous sommes en France, sur un plateau de jeu télévisé : éclairages tape-à-l’œil, podium futuriste, public chauffé à blanc, animatrice impitoyable et candidats prêts à tout. D’un côté la victime, de l’autre le bourreau. La victime est enfermée, invisible. On peut seulement entendre sa voix. Le bourreau est installé devant une série de manettes commandant l’envoi de décharges électriques. « Du choc léger au choc dangereux, précise l’animatrice. Mais il n’y a pas de lésion irréversible. De toute façon, c’est un jeu. Si vous arrêtez… vous perdez tout. »

Le principe du jeu ? Le bourreau pose des questions à choix multiples. Plutôt simples. Si la victime répond correctement, on passe à la question suivante. Si elle se trompe, elle reçoit une décharge envoyée par le bourreau. Plus on avance, plus les décharges sont puissantes…

Ce jeu, vous ne le verrez pas à la télévision. Pas encore. Ce que l’on découvre ici est le test réalisé dans les conditions du direct. Si le test est concluant, l’émission sera adoptée et lancée à l’antenne… C’est en tout cas ainsi que les choses sont présentées aux 80 candidats sélectionnés dans un panel de 13.000 participants possibles.

Vrai-faux jeu télévisé

Ce que tous ignorent, c’est que ce test n’est qu’un prétexte. Sans le savoir, ils participent à une expérience scientifique inspirée par celle menée dans les années 60 par Stanley Milgram.

Afin de tester le degré d’obéissance de l’individu face à l’autorité, Milgram avait mis au point une expérience où un questionneur et un questionné étaient aux prises dans un soi-disant processus d’apprentissage. A chaque mauvaise réponse, le questionneur envoyait une décharge, de plus en plus forte au questionné, installé dans une autre pièce. Rassurés par la présence d’un pseudoscientifique et soumis à son autorité supposée, 62 % des participants menaient l’expérience à son terme, envoyant au questionné des décharges allant jusqu’à 450 volts, malgré les protestations, les cris puis enfin l’inquiétant silence de celui-ci.

Au-delà du principe d’obéissance, le réalisateur et producteur Christophe Nick a voulu tester aujourd’hui les limites extrêmes du pouvoir de la télévision. Le docu-fiction qu’il en a tiré, Le jeu de la mort, est proprement effrayant. Mettant tous les atouts de son côté, il a réuni une équipe de scientifiques et préparé durant un an ce programme cofinancé par plusieurs télévisions publiques.

Après un démarrage un peu racoleur montrant les pires excès de la télé actuelle aux quatre coins du monde, on découvre pas à pas la préparation de l’expérience. On passe ensuite à sa réalisation au cours d’un jeu plus vrai que nature. La dernière partie analyse enfin ce qui vient d’être montré, chiffres et images à l’appui. Des 62 % de Milgram, on passe à plus de 80 % de participants allant jusqu’au bout. Tous hésitent, s’inquiètent, veulent renoncer à un moment ou l’autre. Mais l’immense majorité finit par obéir, sous les injonctions de l’animatrice (pilotée via l’oreillette par l’équipe scientifique), mais aussi et surtout sous la pression des caméras et du public.

Intégré à l’émission InterMédias présentée par Alain Gerlache, ce docu-fiction édifiant sera suivi par un débat en présence de Christophe Nick.

InterMédia : Le jeu de la mort, La Deux, 20 heures.

La règle du jeu

Le test de Milgram

comme celui appliqué aujourd’hui à l’univers des jeux télévisés, ne montre ni des pervers ni des frustrés ivres de pouvoir. Dans le cas du Jeu de la Mort, 13.000 participants potentiels ont été sélectionnés par une équipe marketing. 2.500 ont accepté de participer et parmi ceux-ci, 80 ont été sélectionnés. Aucun n’avait jamais participé à un jeu télévisé ni même cherché à le faire. Tous pensaient participer à un test qui ne serait pas diffusé et pour lequel ils recevraient en tout et pour tout 40 euros de dédommagement. Aucun enjeu donc, hormis le besoin de se conformer à l’attente de la production, de l’animatrice et du public.

Parmi les rares rebelles qui arrêteront avant la fin, un enseignant que l’on ne verra pas à l’antenne. On l’entendra toutefois protester puis prendre intelligemment appui sur le public pour retourner celui-ci en sa faveur. Un coup de force étonnant. Mais rarissime.

WYNANTS,JEAN-MARIE
Cette entrée a été publiée dans Culture, Médias, avec comme mot(s)-clef(s) , , . Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

Les commentaires sont fermés.