Ankara prépare sa riposte

Turquie Vote US pour la reconnaissance du génocide arménien

ISTANBUL

DE NOTRE CORRESPONDANTE

La Turquie ne décolère pas. Elle s’attendait à un vote serré, jeudi à la Commission des Affaires étrangères de la Chambre des représentants américaine, mais l’adoption, à 23 voix contre 22, de ce texte appelant à reconnaître le génocide arménien de 1915, a créé la stupéfaction. Pour le ministre turc des Affaires étrangères Ahmet Davutoglu, ce n’est pas à une voix près que des événements historiques doivent être jugés. Certains parlent à Ankara d’une « comédie » de vote.

Les autorités turques ont dégainé plus vite que leur ombre jeudi soir pour répondre au passage de ce projet de résolution. Dans un communiqué, Ankara parle d’un vote « injuste » qui « accuse la Turquie d’un crime qu’elle n’a pas commis ». Quant au président de la République, Abdullah Gul, il avertit : « La Turquie ne sera pas responsable des conséquences » de cette décision.

D’après Ankara, ce dossier pourrait tout d’abord « nuire aux relations bilatérales » avec l’allié américain, surtout si le texte est mis à l’ordre du jour de la Chambre des représentants et de nouveau approuvé. Il aura alors force de loi. Au stade actuel de la procédure législative, aucune action de représailles concrètes n’a été annoncée par Ankara, mais on évoque déjà, en coulisses, certains scénarios comme l’arrêt de la collaboration au sujet de la base aérienne d’Incirlik, au sud de la Turquie. Cette base, utilisée pour ravitailler les troupes américaines en Irak, devrait également servir au retrait de ces mêmes troupes. Sont également évoquées de possibles représailles économiques par le biais d’appels d’offres publics et de contrats commerciaux. Le secteur de la défense est particulièrement pointé du doigt tout comme celui de l’énergie, par le biais notamment du gazoduc Nabucco.

« Cette décision va faire de l’ombre aux projets énergétiques », a déclaré vendredi le ministre turc de l’Energie Taner Yildiz. La France, via la société Gaz de France, avait été mise sur la touche dans le cadre de Nabucco, après le vote en première lecture à l’Assemblée nationale d’un texte pénalisant la négation du génocide, en 2006.

Reste l’appel au boycott des produits « made in USA ». Sur son site internet, l’Union des consommateurs appelait vendredi à « ne pas consommer les produits d’une Amérique qui joue avec l’honneur pour ses propres intérêts ». Quant aux relations d’amour-haine qu’entretiennent les Turcs et les Etats-Unis, elles pourraient également pâtir de ce vote. La Turquie, qui n’a pas chaviré sous l’Obamania, est l’un des pays où le sentiment anti-américain est le plus élevé au monde. Ankara dit par ailleurs craindre les conséquences sur le processus de rapprochement entamé l’an dernier avec l’Arménie et qui a abouti à la signature en octobre, en Suisse, de deux protocoles d’accord. A terme, ces textes prévoient le rétablissement de relations diplomatiques entre les deux pays et l’ouverture de la frontière, à condition d’être ratifiés par les Parlements. Or, de l’avis général en Turquie, le vote de jeudi devrait ralentir ce difficile processus.

Quant à la question de fond, à savoir la reconnaissance du génocide arménien, le vote de jeudi permettra-t-il de faire avancer le débat en Turquie ? Non, si l’on en croit les observateurs turcs les plus libéraux, qui parlent d’action « contre-productive ». Cela a été le cas lors des précédents votes de reconnaissance du génocide en France, au Canada ou en Belgique. Face à ce qu’elle qualifie d’accusations, la Turquie a en effet tendance à se crisper et à réalimenter sa campagne de négation. Une fois la colère passée, on rappelle toutefois à Ankara que la résolution votée jeudi n’a pas encore valeur de loi. Les lobbies turcs sont donc plus que jamais sur le pied de guerre pour que le texte soit mis sur une voie de garage.

NERBOLLIER,DELPHINE
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