Une femme, enfin !

Cinéma Au lendemain du triomphe de Kathryn Bigelow

Le milieu du cinéma serait-il sexiste ? Si l’on en juge par la faible présence de femmes derrière la caméra, et par le caractère de rareté, sinon d’exception que représente leur consécration internationale, il n’y a pas de doute. Pour preuve, la joie mêlée de surprise suscitée dans la nuit de dimanche à lundi par le triomphe de Kathryn Bigelow, la première femme à décrocher la récompense suprême dans la pourtant très longue histoire des Oscars (82 ans). Un événement considéré dans le milieu comme historique, et qui serait comparable, toutes proportions gardées, à l’élection présidentielle d’un Noir, Barack Obama, en novembre 2008. Un comble, qui témoigne de l’incroyable conservatisme du milieu du septième art.

Ailleurs, en Europe, les statistiques sont un peu meilleures, mais – pas de cocorico ! – toujours très minoritaires.

Jugez plutôt : une seule Palme d’Or cannoise, attribuée à Jane Campion en 1993 pour La leçon de piano (qui plus est, partagée cette année-là en deux avec Chen Kaige et Adieu ma concubine). Trois Lions d’or à la Mostra de Venise pour Margarethe von Trotta (Les années de plomb, en 1981), Agnès Varda (Sans toit ni loi, en 1985) et Mira Nair (Le mariage des moussons, en 2001). Trois Ours d’or berlinois, à Larisa Shepitko (L’ascension, en 1977), Jasmila Zbanic (Grbavica, en 2006) et tout récemment à Claudia Llosa (La teta asustada, en 2009). Quatre Césars du meilleur film, à Coline Serreau pour Trois hommes et un couffin (1986), Tonie Marshall pour Vénus Beauté (2000), Agnès Jaoui pour Le goût des autres (2001), Pascale Ferrand pour L’amant de Lady Chatterley (2007). Quelques rares trophées. Et la confirmation d’une absence qui demeure aussi suspecte que spectaculaire.

Les femmes réalisatrices ? De plus en plus nombreuses, pourtant. Derrière les pionnières, telles qu’Agnès Varda (La pointe courte, en 1955), Chantal Akerman (Jeanne Dielman, 23, quai du Commerce, 1080 Bruxelles, en 1975), Marion Hansel (Le lit, en 1982), Catherine Breillat (Une vraie jeune fille, en 1976), une floraison de nouveaux talents : parmi d’autres, Anne Fontaine (Coco avant Chanel), Sarah Polley (Ma vie sans moi), Sofia Coppola (Lost in translation), Susan Bier (After the wedding), Nicole Garcia (L’adversaire), Claire Denis (White material), Ursula Meier (Home).

Bigelow, une cinéaste… virile

Question : pourquoi les femmes semblent avoir du mal, dans un milieu artistique, à accompagner le mouvement de l’histoire et à gagner leur passeport vers l’égalité des chances ? Pourquoi, à l’heure où la politique – certes maladroite – des quotas impose de plus en plus souvent sa loi, la proportion de femmes à la direction d’un film reste encore tellement dérisoire ?

Sans doute parce que le monde du cinéma, qui fonctionne sur le modèle d’une entreprise très hiérarchisée, reste paradoxalement tributaire d’une tradition qui voudrait qu’un chef, qu’il soit d’orchestre ou d’entreprise, ait l’autorité d’un mâle dominant.

Il n’est pas étonnant, à cet égard, de constater que l’avènement de Katrhyn Bigelow au cœur de l’industrie très machiste de Hollywood consacre une réalisatrice au style très viril. Comme si, dans le temple un rien réactionnaire du cinéma américain, il s’agissait d’encore devoir démontrer sa crédibilité en exhibant des attributs et vertus que l’on prête plus souvent aux hommes. À cette lumière, et sous la loupe d’une féministe remontée, l’Oscar de Bigelow ressemblerait presque à une gifle.

Adepte d’un cinéma d’action et de testostérone, Kathryn Bigelow, grande, élégante et longiligne femme de 58 ans, est donc un cas à part. Qui démontre, à sa façon atypique (elle ne représente pas la sensibilité des femmes réalisatrices), qu’il y a encore pas mal de chemin à faire.

Au lendemain de sa moisson aux Oscars, Démineurs ressort dans nos salles ce mercredi.

CROUSSE,NICOLAS
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