Jean Ferrat voulait déplacer des montagnes

Jean Ferrat a chanté la montagne, l’amour et les grands combats politiques. Sans jamais se renier. En vrai chanteur de charme et de gauche qu’il était. © AFP/JEAN-MARIE HURON

Musique Le chanteur, resté engagé, s’était retiré en Ardèche

Qu’elle était belle sa montagne d’Ardèche quand il la chantait. Qu’elle était belle sa môme qui travaillait en usine quand il l’esquissait en quelques mots savamment choisis. Qu’il était grand, Jean, quand il chantait, de sa voix chaude et forte, « Aimer à perdre la raison ».

Jean Ferrat nous a quittés, à 79 ans, dans cette Ardèche qu’il avait depuis longtemps adoptée, même qu’il fut, douze ans durant, conseiller municipal dans son petit village d’Antraigues-sur-Volane.

La politique est indissociable de son parcours. Fils d’un joaillier juif qui sera déporté à Auschwitz, d’où il ne reviendra pas, le petit Jean Tenenbaum, de son vrai nom, est recueilli et caché, à onze ans, par des militants communistes.

Sans jamais prendre la carte du parti, il fera siennes les idées communistes, jusqu’à ce qu’il prenne ses distances suite à l’écrasement du Printemps de Prague sous les chenilles des tanks soviétiques en 1968. Comme il nous le confirmera lors d’un grand entretien réalisé à Bruxelles en novembre 1991, à la sortie de son disque Ferrat 91 : dans la jungle ou dans le zoo, la fin du communisme fut une bonne chose mais les idées qui le firent naître n’étaient pas à jeter pour autant. Ce n’était surtout pas une raison pour retourner dans la jungle du capitalisme, redevenir des animaux, oubliant l’essentiel : la libération de l’Homme. « Qu’on puisse associer le communisme à l’abomination fut une tragédie pour des millions de gens », disait-il, refusant pour autant de se résigner, continuant à se battre dans ses textes pour la dignité de l’Homme dans une société le broyant de plus en plus.

Avant de devenir, au début des années 60, le grand Poète à succès, avec des chansons d’amour que diffusait la radio et des chansons politiques que cette même radio censurait, Jean Ferrat s’était d’abord destiné au métier de chimiste. Mais sa passion pour le théâtre puis la chanson sera plus forte. En 1956 déjà, il met en musique un poème d’Aragon, son préféré. Ses débuts seront difficiles. Comme Barbara plus tard, il fera même l’aller-retour Paris-Bruxelles (avec un contrat de trois mois en Belgique) avant de connaître le succès dans la Ville lumière.

Il publie dès la fin des années 50 ses premiers 45 tours chez Vogue, mais c’est sa rencontre avec Barclay et l’arrangeur Alain Goraguer (qui fera de même ensuite avec un certain Gainsbourg !) qui va le propulser en haut de l’affiche : « Ma môme », « Nuit et brouillard » (en hommage à son père), « C’est beau la vie », « La montagne », « Potemkine », « Ma France »… Autant de succès qui donnent de lui une image de séducteur d’une grande tendresse et d’une chaleur réconfortante. Un homme qui ne reniera pour autant jamais ses idées.

Quand il décide de se retirer dans son Ardèche, tel un sage, tel un berger, tel un écolo avant la lettre, avec sa grosse moustache et son sourire bienveillant, rivalisant avec de saines colères, Jean Ferrat devient un fantasme, un modèle pour beaucoup qui rêvent de fuir le stress des villes, rêvant d’une retraite idyllique au vert.

Quand il se fait rare, sa petite sœur dans le métier, Isabelle Aubret, prend le relais, chantant comme lui Aragon et les grands poètes de la chanson.

Quand il fait son grand retour en 1991, le service public ne lui fait aucune proposition et c’est sur TF1 que son ami Michel Drucker lui offre une émission spéciale en prime time. Le gentil Michel a du flair : le disque est numéro un au hit-parade en moins de deux semaines. Personne n’a oublié la voix d’or du berger de l’Ardèche. Tout le monde est touché par ce verbe fleuri, à la fois aimant et révolté. Toutes les peines humaines, toutes les frustrations, les joies comme les pleurs, Ferrat les sublime de sa voix chaude et de sa plume alerte.

Ferrat, à l’instar de Léo Ferré, est resté un combattant. Jusqu’au bout. Dans ses chansons mais aussi dans ses nombreuses lettres qu’il publie pour réclamer plus d’humanité dans un show-business qui ne pense plus qu’aux aspects commerciaux.

S’il se fait discret, il n’est pas muet pour autant. Il continue de publier des disques (Ferrat 95), de se produire sur scène ou de chanter Aragon. Lui qui a chanté « Le bilan » (du communisme), s’est remis en question et regardé en face, n’a jamais baissé les bras. Voici ce qu’il nous disait encore en 1991 : « Je ne sais pas si je suis un sage. Un homme, oui. Qui a envie de vivre à sa façon et qui ne se résout pas à ce qui lui paraît comme une régression dans beaucoup de domaines. Dans la façon de traiter l’homme, ses sentiments, sa dignité, ses espoirs, dans la façon de tout subordonner à la rentabilité financière, au critère maximum de l’argent, au culte de la réussite, au plus fort qui gagne. Je ne me résoudrai jamais à cela. Je me battrai toujours contre ça… »

Sa disparition, du coup, laisse un grand vide. La chanson française perd un grand poète (ne restent qu’Aznavour et Moustaki, dans cette génération). L’humanité perd un grand monsieur. Dont les chansons douces comme les coups de gueule résonneront longtemps encore. Il a chanté « Ma France » qu’il a laissée orpheline un soir d’élections. Que sa voix et ses idées portent une humanité qui en a bien besoin.

DISCOGRAPHIE

Les années Barclay

C’est en 1992 que paraît le coffret de cinq CD, Les années Barclay qui s’étendent de 1962 à 1972. Tous ses titres connus, en version originale, s’y trouvent : « Ma môme », « Nuit et brouillard », « C’est beau la vie », « La montagne », « Potemkine », « Ma France »…. Existe aussi le double CD de 48 chansons, extraites du coffret, ainsi que Ferrat chante Aragon (en 12 chansons). (Distr. Universal)

Les années Temey

Après l’album Ferrat 91 paru chez EMI, les disques Temey publient Ferrat 95 (16 nouveaux poèmes d’Aragon) un coffret de 11 CD (Ferrat 2000) et, en 2002, Ferrat en scène.

COLJON,THIERRY
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