Van Dormael règle ses comptes

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cinéma « Mr. Nobody » ressort ce mercredi dans la version voulue par le cinéaste

entretien

Deux mois et demi après la sortie de Mr. Nobody, Van Dormael révèle les conditions qui ont accompagné la libération du film. Un témoignage ahurissant, signé par un artiste qui choisit de prendre un risque personnel. Tout cela le jour où Nobody retrouve une seconde vie en salles avec la version « director’s cut » du film – un terme désignant la version montée selon les vœux d’un réalisateur et non de ceux qui interviennent en aval de la réalisation d’un film.

Jaco Van Dormael, votre « director’s cut » sort ce mercredi, selon votre volonté. Est-ce à dire que la version courte était celle d’un compromis imposé ?

Je suis très heureux que le « director’s cut » sorte sur les écrans. Le cinéma est un étrange mélange d’art et d’argent. Il peut être vu comme un produit et comme une œuvre d’art. Pour Mr. Nobody, le choc de ces deux points de vue a donné deux versions du film, l’une de 2 h 17 et l’autre de 2 h 35. Chaque pays choisit l’une et/ou l’autre version pour les salles. En DVD et VOD, ce sera la version intégrale, qui sort aujourd’hui. Je ne renie aucune des deux versions, je les ai montées toutes les deux. La courte répond à l’inquiétude des investisseurs français de toucher le plus large public possible. La longue répond à mon attente de toucher le public… le plus profondément possible. Dans les deux cas, la construction est identique. Dans la version intégrale, Anna (Diane Kruger) a une vie de plus. Le monde étrange de la fin est plus développé. Je préfère le director’s cut, comme son nom l’indique. Je le trouve plus fluide.

Comment est-on arrivé à cette collision de deux versions ?

Jusqu’à la non-sélection au Festival de Cannes, il n’existait que ce director’s cut. Approuvé, sous-titré, doublé, il était prêt à sortir. Il correspond au scénario publié. La durée du film est celle prévue aux contrats. Mais contre toute attente, il n’est pas sélectionné à Cannes. Le festival propose une projection hors compétition le dernier jour, mais tout le monde est parti, ça n’intéresse pas les investisseurs.

Pourquoi le film n’est pas sélectionné ?

J’ose espérer que c’est simplement parce que le sélectionneur, Thierry Frémaux, ne l’a pas aimé. Pour moi, réalisateur, c’est énigmatique, mais ce n’est pas une catastrophe. Pour les deux groupes qui ont financé la moitié du film – Wild Bunch, vendeur international à Paris, et Pathé, le distributeur français – avec lesquels mes rapports avaient été excellents jusque-là, l’enjeu est plus important. Ils me disent que le film a un problème et qu’il faut reprendre le montage. Je pense d’abord qu’ils sont sous le choc et qu’ils vont revenir à la raison. Ils tentent de me convaincre que « le public n’aimera pas », « il faut faire du chiffre », « il faut plaire au public ». Je ne sais pas comment on plaît au public, et je ne crois pas ceux qui disent savoir. Je sais que quand on retire tout ce qui dérange, on retire tout ce qui est intéressant. J’aime le film. Je refuse de le remonter.

Et là les choses dégénèrent ?

Au bout d’un mois, Pathé et Wild Bunch m’écrivent que le film n’est ni vendable ni distribuable. Il entre dans les « pertes et profits ». Cela signifie qu’ils ont le pouvoir de ne jamais le projeter. La législation sur le droit d’auteur protège ma vision du film et, en cas de procès, je le gagnerais. Mais en tant que propriétaires du film, ils ont le droit de l’enterrer. Il n’est pas rare qu’un film ne sorte pas.

Cannes fut le détonateur ?

Sans festival, me disent-ils, le film est mort. Je montre le film personnellement au sélectionneur de Venise. Il aime le film et demande de l’envoyer à son comité. S’ensuit un imbroglio où le vendeur annonce que le film n’est pas sélectionné à Venise… et parallèlement le sélectionneur me rappelle, insistant pour que le film soit envoyé ! Une version que je n’avais pas approuvée, due à un monteur extérieur anglais, est envoyée par erreur, avant la mienne. Le directeur du Festival de Venise me conseille de couper quelques minutes pour apaiser les esprits. Il pense lui-même qu’il y a quelques longueurs. Wild Bunch et Pathé n’inscriront le film que si je le raccourcis. J’accepte de faire quelques aménagements et le film est officiellement sélectionné. Je me remets au travail avec mes monteurs et je raccourcis le film de six minutes.

Tout est alors apaisé ?

Wild Bunch et Pathé sont furieux. Ils estiment que six minutes, c’est loin d’être suffisant. Sans visionner ce que j’ai fait, ils désinscrivent le film des Festivals de Venise et de Toronto. Le directeur de Venise m’appelle, catastrophé. Ils ne lui enverront pas le film. Nous perdons la meilleure date de la Mostra, le samedi soir. C’est la première fois dans l’histoire du festival qu’un film de la sélection officielle est retiré par ceux qui l’ont financé ! Wild Bunch m’écrit qu’ils ne consacreront plus un centime, plus une minute, à la vente du film. C’est l’arme de destruction totale : le film ne sortira pas. Un des producteurs reprend les négociations et me fait comprendre qu’il ne s’agit pas de contenu mais de minutage. Si le film fait moins de 2 h 17, les salles auront une séance de plus par jour. Si je fais une deuxième version plus courte, ils me promettent de sortir les deux versions simultanément dans les cinémas. Je capitule. Je vais à Paris et coupe vingt minutes. Sans voir le film, ils le réinscrivent à Venise et Toronto. Quelques semaines plus tard, ils me disent qu’ils ne pourront pas tenir leur promesse.

Quelle leçon tirer de tout cela ?

C’est révélateur. Dans mon cas il ne s’agit que d’un film. Mais si cela se passe au niveau de la santé, de l’industrie pharmaceutique, de la politique d’un pays ? Nous vivons une période de crise qui provoque une brutalité du pouvoir économique. Personne n’a la boule de cristal et personne ne sait ce qui va marcher. Les décisions ne se prennent pas pour l’argent, mais au nom de l’argent. En France, la loi Beaumarchais protège le droit moral de l’auteur. Les groupes financiers voudraient s’en débarrasser. La seule manière qu’ils ont de contourner la loi est le rapport de force économique. Aux Etats-Unis, où le réalisateur et l’auteur sont de simples employés, et où le « final cut » appartient au producteur, les réalisateurs ont appliqué Karl Marx depuis longtemps : ils se sont approprié des moyens de production et sont devenus leurs propres producteurs. Aujourd’hui, le fossé se creuse entre cinéma industriel et cinéma d’auteurs. Les moyens de diffusion changent, une industrie fragilisée prend de moins en moins de risques et fait tout pour que les films soient formatés pour « passer dans le tuyau ». Heureusement de nouvelles formes de cinéma et de distribution font leur apparition. Ce sont ces nouvelles formes, ces outils plus légers qui m’intéressent le plus. Il faut continuer d’inventer. De faire avancer le cinéma. C’est ce que j’ai voulu faire

avec Mr. Nobody, et je continuerai autrement. Aujourd’hui, je suis heureux que le « director’s cut » soit visible en Belgique.

La réaction du producteur

Nous avions demandé à Jaco d’aller vers une version plus courte, avec une approche commerciale. Cette approche s’est heurtée à ses préoccupations artistiques. »

Wild Bunch International, le producteur de « Mr Nobody »,

qui n’a pas tenu à apporter d’autre commentaire que celui-ci.

D’autres « director’s cuts »

2001, l’Odyssée de l’espace

Très mal reçu à sa sortie, ce chef-d’œuvre de Kubrick s’enrichit, au fil des ans, de nombreuses minutes.

Apocalypse Now

Vingt-deux ans après sa sortie, Coppola libéra sa version, agrémentée de 50 minutes.

Blade runner

Les studios avaient imposé à Ridley Scott une fin commercialement correcte à ce film culte des années 80.

Brazil

Ce génial ovni de Terry Gilliam fut l’otage des studios avant de rencontrer le public dans sa version originale.

Le film a attiré

Le film a attiré

91.000 spectateurs en Belgique et

138.351 en France. A suivre…

CROUSSE,NICOLAS
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