« Voile : le plus difficile, c’est de dire non »

La visiteuse du Soir Elisabeth Badinter

La philosophe française se réjouit du compromis belge sur l’interdiction de la burqa. Mais fustige l’immobilisme politique face au voile à l’école.

Je vous félicite ! » Elisabeth Badinter est impressionnée par l’accord de majorité qui s’est dégagé, jeudi, en faveur de l’interdiction de la burqa et du niqab sur la voie publique (Le Soir de vendredi). D’autant que nous lui apprenons que la proposition de loi s’appuie sur l’audition de la philosophe par la mission parlementaire française sur le voile intégral…

« Chez nous, le débat a été littéralement saboté par les interventions gouvernementales sur “l’identité nationale”. Un gâchis. Car Il était possible, à mes yeux, de dégager un consensus national. Maintenant, le débat est tari ».

« Porter la burqa, c’est refuser la réciprocité. La femme ainsi vêtue s’arroge le droit de me voir, mais me refuse le droit de la voir. Il y a là un mécanisme pervers, une manifestation de puissance sur l’autre incompatible avec le principe de fraternité ».

Si la philosophe se réjouit de voir la Belgique interdire le voile intégral, elle se déclare, en revanche, « stupéfaite » par le récent arrêt de la cour d’appel de Mons qui autorise une enseignante de mathématiques portant le foulard à reprendre ses cours, dès jeudi, dans l’enseignement communal carolo… « Si l’école officielle impose la neutralité à ses enseignants, comment peut-on imaginer le respect de ce principe si on affiche un signe religieux, qu’il s’agisse d’ailleurs d’un voile ou d’une kippa ? ».

Ne devrait-on pas plutôt juger la neutralité des enseignants à leurs propos, à leurs faits et gestes, plutôt qu’à leur apparence ? Elisabeth Badinter n’en croit rien : « Ne banalisons pas le voile. Il participe d’une entreprise entriste à phases multiples. La controverse sur la burqa rend presque le voile anodin. L’accepter, c’est jouer le plus mauvais des tours aux jeunes femmes qui luttent pour qu’on ne le leur impose pas. Banaliser le voile revient à abandonner ces jeunes femmes ».

Elisabeth Badinter en viendrait-elle à prôner le bannissement général du foulard islamique, dans l’espace public ? « Non ! Mais il n’a pas sa place à l’école publique et dans les administrations. En France, beaucoup d’étudiantes portent le voile à l’université. Elles sont adultes. Je peux le comprendre ».

La France est un Etat laïque, contrairement à la Belgique, dont la Constitution impose le traitement équitable (y compris par le biais d’un financement public) des cultes et convictions philosophiques reconnus. « Ce qui n’empêche en rien le législateur d’établir qu’il y a des lieux, comme l’école publique ou les administrations, où les signes religieux ne sont pas les bienvenus, constate la philosophe. Les partisans du voile brandissent aussi volontiers la liberté constitutionnelle de manifester leur religion… Une liberté qui a bon dos quand il s’agit de perpétuer des traditions archaïques qui n’ont en fait rien à voir avec le culte. La burqa n’a rien de religieux. Même l’obligation de porter le voile est discutée. Ce que je constate, c’est qu’il n’y avait pas un voile, dans nos rues, voici 20 ans. Le plus difficile, c’est de dire “non” ».

Elisabeth Badinter dit « non » depuis 20 ans… En novembre 1989, elle cosignait, avec Régis Debray, Alain Finkielkraut, Élisabeth de Fontenay et Catherine Kintzler, un appel intitulé « Profs, ne capitulons pas ! », dans l’hebdo Le Nouvel Observateur. Elle y dénonçait « le Munich de l’école républicaine » face à la menace « des fanatiques »

« On a prétendu, à l’époque, notamment à gauche, qu’en interdisant le voile à l’école, nous allions pousser les jeunes musulmanes dans les bras des radicaux. L’expérience de la France, où le port de tout signe religieux ostensible est interdit dans les écoles, les collèges et les lycées publics, depuis 2004, démontre qu’il n’en est rien. Il faut légiférer, car l’école, sur cette question, est en position de faiblesse. Le voile gagne du terrain. Que fait-on ? On recule, on s’écrase. Jusqu’où ? Dans certaines écoles, il n’est même plus possible d’évoquer le génocide ! »

Pour Elisabeth Badinter, il revient aux représentants de la communauté musulmane de sortir de leur mutisme. Et il revient aux politiques de trancher, « d’établir l’interdiction, de réaffirmer nos valeurs ». La ministre francophone de l’Enseignement obligatoire, Marie-Dominique Simonet (CDH), songe à interdire le voile jusqu’en 3e ou 4e année du secondaire, et l’autoriser ensuite… « Faux cul », tranche la philosophe.

Elisabeth Badinter est née en 1944. Elle est la fille du publicitaire Marcel Bleustein-Blanchet et de Sophie Vaillant (fille d’Edouard Vaillant, homme politique socialiste, élu de la Commune de Paris) et l’épouse de l’avocat et ancien ministre Robert Badinter. Elisabeth Badinter est agrégée de philosophie, spécialiste du siècle des Lumières et féministe. Elle a été maître de conférences à l’École polytechnique. Elle préside le conseil de surveillance de Publicis, leader mondial de la publicité sur internet, dont elle détient 10 % du capital.

Parmi son importante bibliographie, on peut épingler les trois volumes de « Les Passions intellectuelles », une excellente histoire des idées au XVIIIe siècle (Fayard, 1999, 2002, 2007) ou « Fausse route : réflexions sur 30 années de féminisme » (Odile Jacob, 2003). Son dernier ouvrage, « Le Conflit ; la femme et la mère » (Flammarion, 2010), a provoqué une polémique autour de l’allaitement maternel (lire ci-contre).

« Allaiter est une décision intime et doit le rester »
la polémique autour de son dernier essai

En 1980, Elisabeth Badinter publiait L’Amour en plus (Flammarion).

En gros, elle y montrait que le fameux « instinct maternel » est une construction politique à caractère machiste.

Cette thèse eut l’heur de déculpabiliser un certain nombre de femmes, pour qui la maternité ne constituait pas un horizon indépassable. Mais 30 ans plus tard, notre invitée a estimé devoir rouvrir le dossier. D’où ce dernier essai : Le conflit ; la mère et la fille (Flammarion).

« Je l’ai écrit avec un sentiment d’urgence, nous explique-t-elle. En France, on observe un lent glissement d’un modèle maternel libéral vers un modèle contraignant. On tente d’imposer aux femmes une nouvelle négociation entre leurs statuts de femme et de mère. »

Parmi les différents indices avancés par Elisabeth Badinter pour étayer sa thèse, il y a les pressions morales et médicales qui seraient mises sur les mères afin qu’elles allaitent – et qu’elles allaitent plus longtemps. Des propos qui ont suscité de vives réactions.

« Souvent, ces réactions émanent de gens qui n’ont pas lu mon livre, sourit l’auteur. Je ne suis évidemment pas contre l’allaitement maternel ! Ce que je dénonce, ce sont les pressions et la culpabilisation de celles qui ne veulent allaiter. De même, je ne conteste pas les bienfaits du lait maternel…

Non seulement il est parfaitement adapté à l’enfant mais il ne coûte rien, ce qui est appréciable. Mais je conteste ses avantages ultérieurs ; une étude toute récente de l’Université McGill (Montréal) vient d’ailleurs de le montrer. Allaiter est une décision très intime et doit le rester. Quand ce n’est pas le cas, c’est une catastrophe, pour la mère et pour l’enfant . »

« Il existe un vrai mécontentement dans la population »

MORCEAUX CHOISIS

La réunion des représentants des différents gouvernements du pays autour d’Yves Leterme. « Selon les régions qu’ils habitent, les citoyens d’un même pays peuvent devenir étrangers les uns vis-à-vis des autres… Aux oreilles d’une Française, ce que vous m’expliquez là est stupéfiant ! Il s’agit d’un contre-exemple très bénéfique pour notre argumentation contre certaines revendications émanant des Corses ou des Basques. »

L’identité. « Je suis contre le timing et la façon dont le débat sur l’identité nationale a été mené en France. Cela dit, ce débat, il faudra bien un jour le poser. L’identité d’un Etat est quelque chose de fondamental. Jusqu’où notre culture peut-elle accueillir d’autres cultures, avec d’autres valeurs ? Quel est le tronc commun minimum à préserver ? Ces questions se posent plus qu’il y a dix ans. Par rapport au problème belge, je serai très prudente car je ne connais pas assez bien la situation. Simplement, je vois mal comment former une identité nationale avec deux langues… Le problème ne se pose pas uniquement chez vous. Regardez aux Etats-Unis : à Miami, on parle autant espagnol qu’anglais. A long terme, c’est intenable. »

L’affaire Jessica Bily (acquittée par la cour d’assises de Mons après avoir tué son bébé à la naissance). « Tout d’abord, je crois au déni de grossesse. Toutefois, ce jugement m’étonne. Si cette jeune femme était irresponsable au moment des faits, elle ne devait pas être jugée. Dans le cas contraire, j’ai du mal à comprendre qu’elle n’ait pas reçu une peine symbolique, que ce crime soit passé par « pertes et profits ». En tout cas, elle a sûrement besoin d’aide, cette femme. »

Nicolas Sarkozy. « Le résultat des régionales de dimanche dernier, c’est une belle claque pour le président de la République. Cela dit, il faut relativiser : ce n’est pas ce genre d’élections qui vont le faire tomber… Par ailleurs, les problèmes du PS restent entiers. La course à la présidentielle, chez les socialistes, va être épouvantable ! »

La France qui déprime. « Il existe un vrai mécontentement dans la population, qui se traduit notamment par un désaveu des politiques : “ Vous ne faites rien pour nous ! ”. Les gens n’ont plus confiance. Nicolas Sarkozy a sa part de responsabilités là-dedans, mais pas toute la responsabilité. La crise lui a coupé les ailes. « Travailler plus pour gagner plus », c’est bel et bien, mais quand il n’y a plus de travail…

Reste tout de même cette idée que tout le monde ne paye pas le même prix de la crise. Je suis persuadée que les conditions professionnelles de plus en plus dures que nous connaissons – les gens mal payés, stressés, jetés comme des Kleenex… – participent grandement à la “ fatigue psychique ” des Français que le médiateur de la République a mis en lumière. »

Les médias. « Je demeure très attachée à la presse écrite. Mais l’information coûte de plus en plus cher, et je redoute vraiment cette tendance des grands médias à se fournir sur internet… Je suis consciente qu’il existe des choses de qualité sur le net, mais j’avoue que personnellement j’y vois surtout le pire… »

Le sport. « Je ne m’y intéresse pas. Sauf une fois tous les quatre ans : avec Robert (Robert Badinter, époux d’Elisabeth), nous regardons les compétitions d’athlétisme aux Jeux olympiques. »

GUTIERREZ,RICARDO,BOURTON,WILLIAM
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