En vol, pour traverser tout l’océan Arctique

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L’explorateur Jean-Louis Etienne est parti du Spitzberg pour survoler le pôle Nord. Il est guidé par le météorologue belge Luc Trullemans.

Rares sont les aventures extrêmes qui peuvent encore se targuer de tenter une « première », tellement les explorateurs de l’impossible ont déjà sillonné le monde à l’épreuve de toutes ses difficultés. Jean-Louis Etienne a pourtant trouvé un nouveau défi hors du commun à réaliser : la traversée du Grand Nord arctique en ballon, soit quelque 3.500 km du Spitzberg à l’Alaska, en passant par le pôle Nord. Il vient de décoller.

C’est notre météorologue de talent, Luc Trullemans, de l’Institut royal météorologique de Belgique (IRM), qui a donné le feu vert à cet envol. C’est également ce routeur qui va, sans arrêt, indiquer à Jean-Louis Etienne l’altitude idéale dans laquelle il doit placer son ballon afin de prendre les bons vents pour suivre la trajectoire idéale. Celle qui lui permettra de traverser l’Arctique de part en part.

Pour cela, Trullemans dispose d’un modèle mathématique hyperperformant qui lui permet de simuler le déplacement du ballon dans différentes masses d’air. L’homme est aussi apprécié au niveau mondial pour sa perception presque physique de la météo. C’est un scientifique… de terrain, dit-on. Un « magicien des vents » que se sont déjà arrachés Bertrand Piccard et Brian Jones, pour le premier tour du monde en ballon, et Steve Fossett pour le même tour mais en solitaire.

Notre météorologue a donc fait tourner ses modèles ce week-end de Pâques pendant que l’aventurier français se préparait au Spitzberg, ces îles situées au nord-est du Groenland distantes d’un peu plus de 1.000 km du pôle Nord.

Le premier critère à surveiller scrupuleusement avant de donner le feu vert : la force et la direction des vents de surface au Spitzberg. L’onéreux ballon ne doit être arraché du sol lors de la délicate opération de gonflage, au risque de compromettre l’expédition. C’est pour cela que Luc Trullemans a choisi le lundi 5 avril. « Le vent de surface est acceptable, entre 4 et 11 nœuds », a-t-il communiqué, lançant le code vert pour un décollage dans les 36 heures.

A ce moment, Luc Trullemans envoie aussi un message plus personnel à Jean-Louis Etienne : « Comme prévu, je te conseille de prendre des vivres pour au moins deux semaines, car la fin du voyage risque d’être météorologiquement très “sportif” pour te ramener en Alaska ou au Canada. » Le voilà prévenu.

Le gonflage du ballon s’est donc déroulé dans la nuit de dimanche à lundi. L’aéronef est en fait une rozière, c’est-à-dire une énorme enveloppe emprisonnant une poche de plus de 2.000 m3 d’hélium et permettant aussi à quelque 500 m3 d’air chaud de régler l’altitude de l’engin. Qui fait 28 mètres de haut ! La nacelle pendue juste en dessous est minuscule. Jean-Louis Etienne peut à peine se tenir debout dans la partie centrale. A tout moment, il devra surveiller son altitude et jouer sur la quantité de gaz et d’air chaud pour monter, et inversement pour descendre, afin de suivre au mieux les indications fournies par le météorologue.

Premier objectif de l’expédition : survoler le pôle Nord. L’aventurier compte l’approcher au plus près, au gré des vents. « Les trajectoires restent dirigées à droite du pôle et tournent toutes vers la gauche, sous l’influence des vents cycloniques associés à une dépression stationnaire au large de la côte nord-est de la Sibérie », annonce le météorologue juste avant l’envol. Voilà un bon signal.

Jean-Louis Etienne et son « Generali Arctic Observer » ont donc décollé à 6 h 10 lundi matin. « Altitude entre 400 et 750 mètres », a ensuite préconisé Trullemans.

Rapidement, l’aventurier a aussi déployé ses appareils de mesure. Deux expériences scientifiques sont au programme de sa traversée. Il y a d’abord la mesure du CO2 atmosphérique. Les chercheurs manquent de données brutes recueillies, surtout en cet endroit où n’existe aucune station permanente d’analyse de l’air. Le ballon d’Etienne a dès lors embarqué une sonde capable de mesurer la teneur en CO2 de l’atmosphère et de transmettre directement les données au Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement, en France.

Autre préoccupation scientifique : analyser le champ magnétique terrestre. Crucial car ce champ constitue un bouclier protecteur pour la surface de la terre contre des rayonnements cosmiques et électromagnétiques provenant d’éruptions solaires. Or ce champ magnétique est en constante évolution. Ces dernières années, les scientifiques ont notamment remarqué un déplacement plus rapide du pôle magnétique de la Terre vers l’est (de 60 à 80 km/an au lieu des 10 à 20 km/an précédemment).

Outre le survol du pôle Nord, déjà réalisé une seule fois en 2000 par l’aérostier britannique David Hempleman-Adams (lire ci-contre), Jean-Louis Etienne va tenter de parcourir 2.200 km supplémentaires pour rejoindre les terres de l’Alaska. En une dizaine de jours, voire quinze selon le météorologue.

Pour Jean-Louis Etienne, cette nouvelle expédition, après avoir foulé les pôles Nord et Sud à pied, va à nouveau lui permettre de développer un programme pédagogique à destination des jeunes ; un pas en direction de la protection de la planète. Le point de départ de cette vulgarisation passe par l’espace éducatif de son site internet (1). Tous les jours, l’explorateur polaire propose aussi des conversations interactives avec des internautes.

Dans la même optique d’ouverture à un large public, Jean-Louis Etienne était accompagné d’un invité de taille, lors de certains de ses entraînements et à l’envol : Zinedine Zidane, le parrain de l’expédition, s’était rendu en personne au Spitzberg pour couper les amarres de l’aérostat.

Depuis lors Jean-Louis Etienne vogue, au gré des vents, à quelques centaines de mètres au-dessus de la banquise. Pendant une à deux semaines, il ne verra pas âme qui vive sur cet océan gelé. Si ce n’est quelques ours polaires.

(1) http://www.jeanlouisetienne.com/generali_arctic_observer/index.cfm

Survol du pôle Nord

En mai 2000, l’aérostier britannique David Hempleman-Adams a décollé du Spitzberg lui aussi. Avec une rozière, ce type de ballon volant au gaz et à l’air chaud également utilisé par Jean-Louis Etienne. Comme l’aventurier français, il a fait appel aux services de notre météorologue belge Luc Trullemans. Qui lui a donné le feu vert. Il fallait y aller de suite pour prendre les bons vents vers le pôle, mais aussi pour trouver ceux qui allaient peu après ramenée l’aérostier quasiment à son point de départ. En permettant cet aller-retour polaire, uniquement à la force du vent, David Hempleman et Luc Trullemans ont ouvert une nouvelle voie dans le monde de l’aventure polaire et de l’aérostation.

Tentative en 1897

Par cet exploit, David Hempleman a voulu rendre hommage aux précurseurs du genre. En 1897, en effet, trois Suédois avaient nourri le même projet de survoler le pôle Nord en ballon. Salomon Andrée,

Nils Strindberg et Knut Fraenkel avaient aussi pris leur envol du Spitzberg. A bord d’un ballon rudimentaire. Ils n’avaient pas de connaissances sur la météo du pôle. Le vol a vite tourné au cauchemar. Le ballon gelé s’est posé sur la banquise sans atteindre le pôle. Les trois aventuriers ont tenté de survivre à la tempête, aux attaques des ours polaires, aux distances énormes à parcourir avant de retrouver la civilisation. En vain.

BORLOO,JEAN-PIERRE
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