Déces du parrain de l’olympisme

Juan Antonio Samaranch, le président honoraire
du Comité international olympique, est mort ce mercredi d’un arrêt cardio-respiratoire.
Le marquis catalan avait 89 ans.

récit

La scène se passe le 9 octobre 2009, au Bella Center de Copenhague. Jacques Rogge vient d’être réélu pour quatre ans à la tête du Comité international olympique (CIO). Escorté par Annie Inchauspé, son indéracinable assistante, Juan Antonio Samaranch, le souffle court, sort bon dernier de la salle de conférence. Il est seul, voûté, un peu perdu, attendant qu’on aille lui chercher son pardessus. « La force de Jacques Rogge, c’est d’avoir maintenu l’unité du mouvement, nous dit-il d’une voix hachée. Avec lui, le CIO n’a jamais été aussi fort. C’est l’homme providentiel, le meilleur successeur dont je pouvais rêver. »

Dernier hommage à l’issue d’une 121e session qui n’a pas trop réussi au petit marquis catalan – un titre que lui a conféré le roi Juan Carlos. Une semaine plus tôt, il avait demandé une ultime faveur à ses affidés, ces 80 membres arrivés au CIO par sa grâce tout au long de son règne, en plaidant la cause de Madrid pour les Jeux de 2016. Peine perdue. La capitale espagnole est arrivée en finale, mais c’est Rio de Janeiro qui a décroché la timbale. « Ses Jeux, il les a eus en 1992, à Barcelone », dit-on impitoyablement en coulisses.

Ainsi s’en est allé le parrain de l’olympisme. Sur une défaite. L’une des rares qu’il a dû encaisser au cours d’une carrière où il a été, pendant 21 ans, de 1980 à 2001, l’homme le plus puissant de la planète sport. Durant ces décennies, il a fait entrer les anneaux dans une nouvelle dimension en transformant le CIO, à l’époque un club d’aristocrates et de boy-scouts aux idées plutôt réactionnaires, en une vraie multinationale. Froidement toujours. Au prix de petits arrangements entre amis souvent.

Pour arriver au poste suprême, déjà, il n’a pas ménagé sa peine. Né le 17 juillet 1920 à Barcelone, fils d’une riche famille d’industriels du textile, boxeur moyen dans sa jeunesse puis dirigeant du hockey sur patins, Samaranch comprend très vite que c’est d’un socle politique dont il a besoin pour assouvir son ambition. D’abord conseiller aux sports dans sa ville natale, il est élevé, dès 1967, au poste de délégué national aux sports du régime franquiste, un an après être entré au CIO. Un passé sulfureux comme suppôt d’un dictateur, qu’il n’a jamais publiquement regretté et qui lui sera régulièrement reproché.

En 1977, après la mort de Franco, le nouveau régime démocratique espagnol décide de l’envoyer comme ambassadeur à Moscou. L’occasion fait le larron. Il fuit ses ennemis en Espagne et se retrouve dans une position idéale pour affûter sa campagne pour la succession de Lord Killanin à la tête du CIO, qui va se jouer en 1980, à la veille des Jeux… de Moscou. La plate-forme des pays du bloc de l’Est s’avère parfaite pour se confectionner de nouvelles amitiés. D’autant qu’il bénéficie, par ailleurs, de celle de Horst Dassler, le grand patron d’Adidas, généreux « bienfaiteur » du monde sportif.

Le 16 juillet 1980, à la veille de ses 60 ans, Juan Antonio Samaranch est élu dès le premier tour 7e président du CIO. Les trois autres candidats n’ont pas pesé bien lourd. Ce sera la seule fois, au cours de son règne, que l’Espagnol passera par un scrutin ; sans adversaire en 1989, 1993 et 1997, il sera chaque fois reconduit par applaudissements. Le plus long règne de l’histoire de l’institution après celui de Pierre de Coubertin…

Le CIO dont il hérite est tout sauf vaillant. Sans revenus de sponsoring et avec des droits télés rachitiques, virtuellement en faillite, il doit se contenter de vivoter. De plus, après des JO 1976 qui ont laissé Montréal et le Canada exsangues, il a du mal à trouver des villes candidates à leur organisation ; Los Angeles a obtenu ceux de 1984 parce que personne d’autre ne les voulait et qu’elle a pu forcer ses propres exigences au niveau marketing. Enfin, il s’apprête à vivre un deuxième boycott majeur ; après les Africains en 1976, ce sont les Américains et nombre de leurs alliés occidentaux qui renoncent à aller à Moscou en guise de protestation contre l’invasion soviétique en Afghanistan. Bref, le Mouvement olympique est bien en crise.

Samaranch comprend que le CIO ne peut plus s’en sortir sans de nouvelles sources de revenus. Il voit aussi que les JO « privatisés » de Los Angeles sont les premiers bénéficiaires de l’histoire, ce qui tend à prouver que le « produit » reste attractif. Après avoir créé la commission des nouvelles sources de financement, il lance TOP (The Olympic Program), un programme international de parrainage et de marketing qui regroupe, olympiade par olympiade, les sociétés multinationales qui soutiennent le CIO et qui génère d’emblée 96 millions de dollars. De l’argent qui servira à financer le CIO mais surtout les comités nationaux olympiques et les fédérations internationales. Un bon moyen d’asseoir sa position, d’autant que les droits télés suivent aussi une courbe ascensionnelle.

Rien que pour les Jeux d’été, ils passent de 101 millions de dollars en 1980 à 1,3 milliard de dollars en 2000, la part des droits américains passant dans le même temps de 84 à 53 %. D’autres chiffres ? Les revenus de TOP I (Calgary et Séoul 1988) étaient de 96 millions de dollars ; ceux de TOP IV (Nagano 1998 et Sydney 2000) grimpent à 550 millions de dollars. L’aide du CIO aux comités d’organisation des Jeux d’été était de 60 millions de dollars pour Moscou 1980 ; elle est de 1,1 milliard de dollars pour Sydney 2000.

L’inflation n’est pas que financière. Le nombre de pays (de 80 à 199), de sports (de 21 à 28) et d’athlètes (de 5.200 à 10.600) présents aux Jeux ne cesse d’augmenter entre le début et la fin de son mandat. On dit que le CIO a vendu son âme mais Samaranch rétorque que le Mouvement olympique est plus fort que jamais. On s’arrache désormais le droit de les organiser, les boycotts sont inexistants depuis 1992, les meilleurs athlètes (y compris les professionnels) y sont présents et les femmes comblent petit à petit leur retard (de 21 à 42 % des participants entre 1980 et 2000).

Pourtant, cette expansion ne se fait pas sans dégâts collatéraux. Samaranch, qui a le culte du secret, a la réputation de ne pas être trop regardant en matière d’éthique. Il a fait gonfler le CIO à 130 membres au cours de son mandat, en y faisant notamment coopter certains de ses ennemis comme le Congolais Jean-Claude Ganga, responsable du boycott africain en 1976, le Mexicain Mario Vasquez Rana ou l’Italien Primo Nebiolo. Même s’il a été, contraint et forcé, à la base de la création de l’Agence mondiale antidopage, il n’a jamais eu une attitude claire par rapport au dopage, allant jusqu’à attribuer l’Ordre olympique à Erich Honecker et Manfred Ewald, respectivement président et ministre du Sport de la RDA, qui avait instauré le dopage d’Etat lorsqu’ils étaient au pouvoir (NDLR : les dictateurs roumain Nicolae Ceausescu et bulgare Todor Jivkov ont aussi eu cet « honneur »). Il a fermé les yeux lorsqu’on a évoqué des affaires de corruption liées à la désignation des villes organisatrices.

En 1998, l’affaire Salt Lake City lui éclate à la face. Pour obtenir le droit d’organiser les JO d’hiver 2002, les Américains ont accepté de graisser la patte d’une dizaine de membres du CIO. Bourses d’études, soins dentaires, cadeaux somptuaires, versement de salaires fictifs : rien n’a été trop beau pour décrocher le jackpot. La désapprobation et le scandale sont universels. Samaranch sent passer le vent du boulet. Mais il retombe sur ses pattes en faisant adopter plusieurs mesures, contraint et forcé, à commencer par l’exclusion des fautifs, quand ils n’ont pas démissionné, l’interdiction de visite des villes candidates par les membres, la limitation de la durée du mandat présidentiel et l’implication des athlètes dans la gestion du CIO.

En bout de règne, il va alors travailler en coulisses pour Jacques Rogge et Pékin en vue de la session de Moscou, en juillet 2001. Le chirurgien gantois et la capitale chinoise passent la rampe, comme prévu. Comme son fils, Juan Antonio Samaranch Jr. « Le Vieux » peut se retirer sous sa tente et s’en aller sous les vivats. Avec, à défaut du Prix Nobel de la Paix qu’il avait un instant ambitionné pour le CIO, un titre de Président honoraire à vie. Une vie qui s’est éteinte ce 21 avril 2010.

VANDE WEYER,PHILIPPE
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