Istvan Felkaï a rendu l’antenne

Radio C’était la voix de la RTBF en France depuis plus de 15 ans

PARIS

De notre envoyée permanente

Depuis 1992, il était « la » voix de la RTBF en France. Il venait de fêter ses soixante-quatre ans et s’apprêtait à ranger, dans un an, son micro et son magnétophone. Mais Istvan Felkaï n’a pas eu le temps d’atteindre la retraite, cette nouvelle vie pour laquelle il nourrissait encore tant de projets avec son épouse Mimouna et ses trois enfants.

Istvan Felkaï s’en est allé brutalement samedi à Bruxelles, emporté par un accident cardiaque. Diplômé de la section journalisme de l’Université libre de Bruxelles, il avait travaillé pour plusieurs médias en Belgique – Le Drapeau rouge, Le Quotidien de Paris, L’Evénement du Jeudi et Libération, notamment – avant d’entrer à la RTBF en 1987. Après quelques années passées sur le terrain où il avait mené de nombreux reportages à l’étranger couvrant notamment l’Afrique, la francophonie ou la guerre du Golfe, il avait été nommé correspondant à Paris en 1992. Un poste qu’il adorait et qu’il n’a jamais voulu quitter.

L’élection de Jacques Chirac en 1995, la présidentielle de 2002 – où Jean-Marie Le Pen s’était qualifié pour le second tour –, l’accession au pouvoir de Nicolas Sarkozy en 2007… Il a été le témoin éclairé et attentif de tous les grands événements de l’actualité politique, mais aussi de l’actualité économique et sociale, posant toujours sur elle le regard d’un homme tout à la fois passionné par son métier, animé par les valeurs de l’humanisme et nourri par un goût insatiable de l’histoire, de la culture et de la connaissance.

La rédaction du Soir s’associe à la douleur de sa famille et à la profonde peine de ses nombreux amis et de tous les confrères qui ont partagé sa route.

Une oreillette toujours branchée sur l’info

L’« Empire » s’en est allé. C’est par ces mots que ses proches ont appris ce week-end la nouvelle de son départ. L’Empire. Depuis des années, ce surnom que lui avait affectueusement donné sa « famille parisienne » lui collait à la peau. Allusion à ses origines hongroises, bien sûr. Mais clin d’œil malicieux aussi à l’immense place qu’il occupait dans le cercle des correspondants étrangers en France où il était l’un des plus anciens et des plus respectés.

Istvan Felkaï était un « colosse » doté d’une hypersensibilité. Professionnel jusqu’au bout des ongles, il lui arrivait parfois de trahir son émotion, comme lorsqu’au bout d’une nuit de délibéré, les jurés de l’affaire d’Outreau acquittaient des accusés dont la vie avait été broyée et pour lesquels il éprouvait une sincère empathie. Un boulimique de vie, gourmand de connaissances, famélique d’une actualité qui le poursuivait partout. Son oreillette, branchée en permanence sur France Info, ne le quittait jamais. Pas même dans son sommeil : il disait avec humour qu’il ne dormait jamais que d’une oreille. Et que si un grand événement se produisait, le bourdonnement de la radio ferait sens et serait à même de le réveiller. Dans son bureau bordélique à souhait, il conservait des piles énormes de journaux. Un chat n’y aurait pas retrouvé ses jeunes mais lui était capable de débusquer une coupure de presse, un article qu’il avait conservé ou l’exemplaire d’un journal qui pouvait dater de plusieurs années mais dont il se promettait toujours de remettre la lecture à plus tard. L’information était sa seule maîtresse.

Il avait embrassé mille et une vies. Fait le tour du monde. Fou de voyages et de rencontres, il avait cultivé des amitiés fidèles. Ses amis, il les appelait ses « cousins » quand ce n’était pas sa « fiancée », s’agissant de la plus ancienne d’entre elles, affichant joyeusement ses quatre-vingt-six printemps. Tout était pour lui sujet de curiosité. Istvan était capable d’écouter des heures un biologiste lui parler de la vie des collemboles, ces drôles de petits invertébrés dont il ignorait jusqu’alors l’existence. Et d’inviter par coup de foudre amical ce même scientifique à donner une conférence dans l’école de ses enfants…

Istvan Felkaï aimait par-dessus tout mettre en avant son goût du métissage et de la rencontre des cultures. Un pied de nez à l’étroitesse d’un concept d’identité nationale qu’il abhorrait, lui qui ne ratait jamais une occasion de défendre son engagement pour la construction européenne. Combien de fois l’a-t-on entendu se définir comme un « Hongrois belge vivant en France avec une femme berbère » ? Ses assiettes, toujours généreuses, étaient garnies de croquettes de crevettes, de couscous ou de goulash. Et il adorait créer son petit effet quand devant un cénacle parisiano-parisien il lançait subitement : « Ça veut réussir que ça rate ! ». Un hommage au surréalisme belge, disait-il alors avec un œil plein d’espièglerie.

Istvan était de toutes les conversations, de toutes les interviews, de tous les plateaux de débats. Pas une conférence de presse où il ne tentait de poser sa question. Pas un invité, lors d’un déjeuner, qui n’ait été harcelé par ses sollicitations insistantes, surtout quand il s’agissait d’un Jacques Delors ou d’un Michel Rocard, dont il aimait par-dessus tout savourer les démonstrations intellectuelles. « Je pourrais vous avoir ne fût-ce que cinq minutes au micro ? », suppliait-il. Il n’obtenait pas toujours gain de cause. Mais s’émerveillait toujours d’avoir au moins tenté sa chance. Car à soixante-quatre ans, Istvan n’était pas seulement journaliste jusqu’au bout des ongles. Il avait aussi gardé l’âme d’un gosse à qui la vie semblait tout promettre avant, si brutalement, de tout reprendre.

MESKENS,JOELLE
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