Après la tuerie, Israël frappé par l’opprobre international

Eberluées, consternées, révoltées : la nouvelle de l’assaut militaire israélien contre les militants de la flottille de bateaux chargés d’aide humanitaire contre Gaza et, surtout, les nombreux morts qu’il entraîna ont frappé les opinions dans le monde ce lundi matin. Les informations, imprécises et distillées au compte-gouttes, renforçaient encore l’inquiétude de foules qui se sont formées dans plusieurs villes d’Europe et du Proche-Orient.

Les chancelleries ont rapidement pris la mesure du drame. Sans toujours cacher leur embarras. Le cas de Washington le prouve : Barack Obama a juste demandé au Premier ministre israélien à connaître « le plus vite possible les circonstances exactes de tous les faits et les circonstances entourant les tragiques événements de ce matin », à propos de l’abordage qui a fait au moins neuf morts.

Les pays de l’Union européenne ont plus vivement réagi au raid israélien. Une dizaine de capitales ont rapidement convoqué « leur » ambassadeur d’Israël pour obtenir des explications. Et des termes plutôt durs ont été entendus de la part de responsables gouvernementaux : « complètement inacceptable », « totalement disproportionné », « meurtres de civils », « grave et préoccupant », etc.

Lundi après-midi, les ambassadeurs des Vingt-Sept auprès du Comité politique et de sécurité de l’UE se sont réunis à Bruxelles pour tenter d’accorder leurs violons. Catherine Ashton avait cependant déjà donné le la dès le matin. La haute représentante de l’Union et vice-présidente de la Commission européenne avait demandé à Israël « une enquête complète sur les circonstances » du raid et rappelé que, pour l’UE, « la politique de fermeture de Gaza demeure inacceptable et politiquement contre-productive ». Elle avait, une nouvelle fois, appelé à une levée « immédiate » et « inconditionnelle » du blocus.

La répétition de cette demande, jamais suivie d’effet, illustre en quelque sorte l’impuissance de l’UE. Les événements tragiques de lundi matin pousseront-ils les Vingt-Sept à aller plus loin ? Le président du Parlement européen, le Polonais Jerzy Buzek, a en tout cas franchi un pas, hier, en déclarant : « Le Parlement européen invite la haute représentante de l’UE pour les Affaires étrangères, Catherine Ashton, à prendre des mesures au sein du Quartette pour forcer Israël à lever le siège qui frappe la population de Gaza immédiatement et sans condition ». Forcer Israël ?

En réalité, les Vingt-Sept sont très divisés sur les pressions à exercer sur le gouvernement israélien – quel qu’il soit. Le débat avorté sur un éventuel « rehaussement » des relations entre l’Union et Israël l’a bien montré. Malgré les velléités de l’actuelle présidence tournante espagnole de l’UE, et les récentes petites phrases du ministre français Bernard Kouchner, évoquant une rapide reconnaissance d’un Etat palestinien, tout laisse croire que les Vingt-Sept s’accommodent en fait du statu quo. Celui-ci leur épargne de devoir se compter. Et le prétexte de leur passivité ne peut être balayé d’un revers de la main : seuls les Américains, entend-on en effet, disposent d’un véritable levier pour infléchir les positions d’Israël.

Finalement, c’est un allié traditionnel de l’État hébreu, la Turquie, qui s’est montré le plus clair, le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan évoquant « un terrorisme d’Etat inhumain ».

Tsahal surpris par des « enragés »

récit

ASHDOD

DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL

Au moins neuf morts et une soixantaine de blessés dont dix soldats israéliens. Tel est le bilan provisoire de l’arraisonnement du Mavi Marmara, le navire turc qui dirigeait la flottille de six bateaux qui tentaient d’accoster dans le port de Gaza malgré l’interdiction israélienne. Les responsables israéliens ont été surpris par l’ampleur de ce bain de sang. Certes, ils s’attendaient à ce que des passagers du navire résistent, mais ils n’imaginaient pas que l’opération se terminerait par un tel drame.

L’abordage du bateau s’est déroulé dans les eaux internationales. Il a débuté à 4 heures du matin pour durer environ deux heures. Trois hélicoptères transportant chacun 15 membres de la « Shayetet 13 » (une unité spéciale de commandos) sont descendus à l’assaut du bateau en tirant des grenades lacrymogènes. Selon le porte-parole de la flottille Greta Berlin, les soldats israéliens auraient immédiatement ouvert le feu sur les activistes qui tentaient de leur résister.

L’armée israélienne affirme s’être heurtée à la résistance « inattendue » d’un groupe d’une trentaine de personnes, « principalement turques et arabes », armées de barres de fer, voire de haches. Son porte-parole diffuse une vidéo montrant un passager ouvrant le feu sur les soldats avec une arme de poing.

C’est dans la plus grande fébrilité que les responsables israéliens ont immédiatement lancé une campagne démontrant que leurs soldats ont été « provoqués » par des « enragés qui voulaient les lyncher ». Selon l’armée, les neuf ressortissants turcs tués pendant l’assaut seraient des « anarchistes manipulés par l’intégrisme islamique et par Al-Qaïda ».

Quant au ministre de la Défense Ehoud Barak et à celui des Infrastructures nationales Binyamin Ben Eliezer, ils ont « regretté » les pertes humaines mais ont rejeté la responsabilité de la tuerie sur les organisateurs de la flottille. A partir d’Ottawa où il se trouvait, le Premier ministre Binyamin Netanyahou a assuré l’armée de son « total soutien ». Il a annulé la rencontre prévue ce mardi à Washington avec Barack Obama et s’est envolé à destination d’Israël.

Peu après l’assaut, la censure israélienne a brièvement interdit aux médias locaux de donner des détails sur l’opération. Le port d’Ashdod où ont été emmenés les bateaux détournés a d’ailleurs été déclaré zone militaire fermée pendant que les passagers blessés du Marmara étaient dispersés dans une série d’hôpitaux. Certains, soupçonnés « d’activité terroriste », ont été placés sous mandat d’arrêt et menottés à leur lit. Des Américains, des Iraniens, des Turcs et un Indonésien.

En revanche, les valides ont été interrogés par des fonctionnaires du ministère de l’Intérieur et devaient être expulsés d’Israël. Ils ont été escortés à l’aéroport de Tel-Aviv sous haute surveillance. En revanche, ceux qui refusaient de décliner leur identité ont été arrêtés et enfermés dans la prison de Beer Sheva où leurs représentants consulaires n’avaient pas encore pu les rencontrer lundi soir.

L’attaque du Mavi Marmara a été retransmise en direct par une chaîne télévision turque et par Al-Jazira. A la vision de ces images, des manifestations le plus souvent spontanées ont éclaté en Turquie, en Jordanie, au Liban, dans la bande de Gaza. En Cisjordanie, les militants les plus durs du Fatah, le parti au pouvoir, ont appelé à la reprise de l’intifada et Mahmoud Abbas a proclamé un jour de deuil national.

Pendant plusieurs heures, le bruit a couru dans la communauté arabe d’Israël que le cheik Raed Salah, l’un de ses leaders les plus connus, avait été gravement blessé ou tué durant l’abordage. La nouvelle était fausse car le cheik, qui a été légèrement blessé, se trouvait sur un autre navire arraisonné. Cette rumeur a déclenché une série de manifestations dans les villes et villages arabes israéliens. A Haïfa, de violents incidents ont éclaté entre des étudiants arabes et juifs de l’université. A Oum el-Fahem, le fief de Raed Salah, une émeute a opposé des dizaines de jeunes gens aux forces de l’ordre. A Ashdod, le député arabe israélien Taleh Bassanah et quelques fidèles ont manifesté en scandant « Israël-Etat pirate ». Un prélude à la grève générale du secteur arabe prévue ce mardi.

Pour l’occasion, la police israélienne a été placée en état d’alerte maximale. Des unités antiémeute ont été déployées. De son côté, l’armée a renforcé ses mesures de sécurité le long de la frontière avec le Liban et autour de la bande de Gaza où tous les points de passage réservés aux étrangers ont été fermés.

LABAKI,MAROUN,DUMONT,SERGE,LOOS,BAUDOUIN
Cette entrée a été publiée dans Monde, avec comme mot(s)-clef(s) , , , , . Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

Les commentaires sont fermés.