Sculptrice, elle taillait à vif dans le vécu des femmes

Arts plastiques Louise Bourgeois est décédée à l’âge de 98 ans

Née à Paris en 1911, celle qu’on croyait déjà centenaire vient de mourir d’une crise cardiaque dans un hôpital de New York. Elle s’apprêtait à inaugurer à Venise une nouvelle exposition d’œuvres inédites intitulée Fabric workers, et collaborait toujours activement à la préparation d’une autre manifestation à Venise.

Subversive, Louise Bourgeois faisait figure, depuis des années, de vieille dame indigne de l’art contemporain. Et de mère pour une génération de plasticiennes qui se réclamaient d’elle, explicitement ou non, pour régler leurs comptes, par œuvre interposée, avec la vie familiale, la figure masculine et remettre, au centre de l’œuvre, le vécu spécifique de leur corps.

Née française, l’artiste avait fait carrière à New York où elle avait accompagné en 1938 son mari, l’historien de l’art Robert Goldwater. Elle y avait donné naissance à deux fils, en avait adopté un troisième et organisé une première exposition en 1945. Devenue citoyenne américaine, elle ne fut reconnue du grand public que tardivement, en 1982, lors d’un hommage au MOMA (Musée d’Art Moderne) de New York. Elle avait déjà septante ans ! Elle en avait plus de nonante lorsque trois grandes rétrospectives, respectivement à Londres, Paris et New York, firent d’elle la figure tutélaire d’un art engagé et farouchement existentiel.

Une réalité fantasmée

Louise Bourgeois fut, en effet, l’une des contributrices actives de cette conception de la sculpture (latex, cire, résine, chiffon autant que plâtre et marbre pour évoquer une réalité organique fantasmée), censée agir dans le champ du réel et non celui de l’illusion et de l’idéalisation. Elle dut batailler pour imposer cette vision autobiographique et sexuée, liée par des voies détournées à Freud et à Bataille, et trouver sa place dans les musées du monde et les galeries branchées.

Louise Bourgeois produisit, à la fin des années soixante, ses sculptures les plus dérangeantes, où les organes sexuels surgissent comme les pantins d’une mascarade, incarnant tantôt le père, tantôt la mère. Dans de nombreux entretiens, elle évoque les fortes tensions de son enfance, ses rapports difficiles avec son père et sa maîtresse, sa propre nounou qu’elle détestait, avec sa mère, intelligente et patiente mais possessive. Si l’œuvre retrouve l’état d’enfance, c’est sans la moindre innocence, avec, au contraire, une franche colère, des émotions violentes et contradictoires qui mettent en scène la peur, la haine, le meurtre symbolique et la reconstruction.

Emblématique, son araignée géante (9 mètres de haut) longtemps installée à l’entrée de la Tate Modern, fit aussi escale à Ostende lors de Beaufort 2006, enserrant dans ses pattes interminables le tombeau de James Ensor à l’arrière de la chapelle. Ce qui, de loin, ne suscite qu’un frisson arachnophobe devient franc malaise de près, quand on soupèse de l’œil ce sac d’œufs qui ballotte comme une panse trop pleine ! L’araignée qu’elle a baptisée Maman – il en existe plusieurs de par le monde – représente cette mère protectrice et fileuse, qui restaurait des tapisseries !

Amusement, malaise

Amusement, malaise, émotion interagissent souvent du moins quand on considère l’œuvre dans son ensemble et notamment les gravures, les beaux dessins très bruts réalisés entre 1945 et 1950. Les pièces phalliques, en matériaux synthétiques, sont toujours provocantes mais, délibérément grotesques, moins propres sans doute à communiquer un intérêt durable.

La série des femmes-maisons donnait le ton dès 1945, explorant le rapport entre corps féminin, maternité et architecture. Plus tard, elle fit des sculptures-abris, des sculptures-nids, taillant dans le marbre des excroissances hermaphrodites, suspendant, comme de vulgaires morceaux de viande, les organes masculins. Et puis elle réalisa les fameuses Cells, cages emplies d’objets de récupération, racontant une histoire entre claustrophobie et torture. En 2000, elle créa des sculptures et des installations en chiffons, retrouvant les tapisseries de sa mère et le monde de l’enfance.

Sa vie durant, Louise Bourgeois ne commit que des pièces franchement sexuées, viscérales, parfois touchantes, participant du grand débat qui règle les rapports hommes/femmes de manière critique, nourrie d’expériences vécues. Elle a choisi le registre plastique, plus cru, plus tactile, capable de donner corps, littéralement, aux données familiales, domestiques, biogénétiques de sa propre vie.

Et si elle touche parfois au surréalisme (elle connut Breton, Miró et les autres exilés aux States après de début de la guerre) et à l’art conceptuel, c’est de loin, en travaillant en solitaire des thèmes intimes qui recoupent des archétypes vieux comme le monde.

Louise Bourgeois, vue par Laurent Busine

réaction

Laurent Busine, directeur du MAC’s, musée d’art contemporain de la Communauté française, côtoie l’œuvre de Louise Bourgeois depuis de nombreuses années, dans les musées, les foires, les galeries… et les chapelles. Il réagit à la disparition de l’artiste : « Ma première réaction, c’est un peu stupide mais c’est de me dire que 98 ans, c’est quand même une belle longévité. Même si je m’interroge un peu sur l’engouement extraordinaire qu’elle suscitait. La chapelle de Bonnieux en Provence, c’est une pure merveille de poésie, de sensibilité, d’intelligence. Mais, à côté de ça, on a un peu l’impression que durant les dernières années, si on déposait un bout de papier devant elle et qu’elle y griffonnait deux ou trois trucs, il y avait tout de suite quelqu’un pour s’emparer du papier, lui faire apposer sa signature et le vendre. Cher, très cher. »

« Personnellement, ce qui me frappe chez elle, ce sont surtout ses installations d’une rare intelligence… toujours empreinte d’une sorte de malaise. C’est très curieux de penser que des souvenirs d’enfance aient pu continuer aussi longtemps à alimenter l’imagination d’une vieille dame qui en a fait son œuvre. On sait que l’enfance c’est formateur mais on pense toujours qu’à un moment, l’âge adulte va prendre le pas. Chez elle, on a le sentiment que les souvenirs les plus anciens ont toujours été plus prégnants que les récents. Comme si toute la vie ne servait qu’à ça : se souvenir de l’enfance. »

« C’est là qu’elle est une artiste exemplaire. Elle a eu une consistance et une cohérence dans toute son existence. Proche de l’obstination. Elle a aussi une influence fantastique dans le monde de l’art. Notamment parce qu’elle est hors schéma. Et elle l’a toujours été, y compris dans des périodes où les choses étaient très cadrées. Aujourd’hui, on vit une époque très intéressante parce qu’il y a une énorme diversité de propos. Mais il y a eu des périodes où il y avait une sorte de radicalisme de la pensée artistique. Elle s’en moquait et traçait sa route. »

« Il y avait aussi chez elle un formidable sens de l’humour et de la dérision. Je me souviens d’un petit disque qu’on m’a offert, sur lequel elle chante en français. C’est incroyablement beau. On ne sait plus si c’est une voix de petite fille ou de vieille dame. C’est une sorte de comptine sur l’eau qui bout. C’est tendre, drôle, magnifique. »

La chapelle de Bonnieux

« Le plus beau, pour moi, donc, c’est la chapelle de Bonnieux. C’est un de mes endroits préférés dans le monde. J’y retourne régulièrement. D’abord, il faut se rendre au village de Bonnieux en Provence et trouver la chapelle, dans un ancien petit couvent. C’est une chapelle assez exiguë dans laquelle Louise Bourgeois a réalisé une série de pièces époustouflantes. Il y a les fonts baptismaux, dans un marbre rose qui rappelle la chair humaine, avec des formes de corps féminins menant au centre. Donc là où l’enfant est baptisé. Il y a un crucifix tout simple avec une barre verticale et juste deux bras pour la barre horizontale. Un peu plus loin, une petite madone et son bébé, en tricot, qui fait 15 centimètres. Et puis un confessionnal d’une beauté complexe. C’est un endroit fantastique. Et ce qui est magnifique, c’est que la chapelle a été désacralisée. Tout cela n’a donc plus d’« utilité ». Dès lors, les objets qu’elle a créés prennent encore plus de sens. Cela devient une sorte d’absolu. Ça, pour moi, c’est vraiment l’univers de Louise Bourgeois. »

WYNANTS,JEAN-MARIE,GILLEMON,DANIELE
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