Un message de terreur à Kinshasa

Congo Le corps de Floribert Chebeya a été retrouvé sur la route du Bas-Congo

Si un homme aussi connu que lui a pu être tué, nul n’est à l’abri… C’est un message de terreur qui a été livré… Désormais, la violence n’est plus le privilège de l’Est, à Kinshasa aussi on peut mourir… A la veille des cérémonies du 30 juin, c’est une gifle pour le pouvoir… » L’assassinat de Floribert Chebeya, président de la Voix des sans-voix (VSV) et vétéran de la lutte pour les droits de l’homme, a pétrifié la société civile congolaise et consterné ses nombreux amis et correspondants en Belgique et ailleurs. Tous réclament qu’une enquête fasse la lumière sur les circonstances de la disparition d’un homme qui irritait de plus en plus le pouvoir.

C’est mardi soir que le président de la VSV avait disparu en compagnie de son chauffeur. Il s’était rendu à l’Inspection générale de la police congolaise pour y rencontrer l’inspecteur général, le général John Numbi. Suivant des échanges téléphoniques avec son épouse, cet entretien n’a pas eu lieu et M. Chebeya aurait alors pris la direction de l’Institut pédagogique national. Après quoi il n’a plus donné de nouvelles.

C’est mercredi que le corps sans vie de Floribert Chebeya fut finalement retrouvé dans sa voiture, à Mitendi sur la route du Bas-Congo, tandis que son chauffeur, membre lui aussi de la VSV était introuvable. Le corps ne portait pas trace de violence et se trouvait sur la banquette arrière de la voiture.

Le gouvernement, par la voix du vice-Premier ministre et ministre de l’Intérieur, M. Lumanu, a immédiatement réagi, exprimé ses regrets et ordonné à tous les services de mener l’enquête. Mais, aux yeux des ONG, congolaises et étrangères, seule une enquête indépendante et impartiale pourra apporter une version crédible de la mort de M. Chebeya.

Dans l’immédiat, faute d’informations plus précises, on en est réduit aux hypothèses. Les organisations les plus hostiles au pouvoir relèvent que Chebeya abordait des questions de plus en plus sensibles, dans la perspective des élections de 2011 et se montrait de plus en plus critique à l’égard du président Kabila.

Coup de semonce ?

Il s’engageait ainsi dans une attitude de défi qui n’était pas sans rappeler celle d’un autre militant, l’avocat Firmin Yangambi, qui fut finalement accusé de tentative de coup d’Etat et condamné à mort par une Cour militaire.

Floribert Chebeya aurait-il fait l’objet d’une vengeance décidée en haut lieu ? Sa mort aurait-elle été un coup de semonce à la veille de l’ouverture de la campagne électorale ? Aurait-il été victime de l’une ou l’autre police parallèle soucieuse de faire du zèle et d’intimider les opposants potentiels ? Beaucoup partagent cette hypothèse et rappellent d’autres crimes impunis, dont ont été victimes entre autres les journalistes Serge Maheshe et Didace Namujimbo à Bukavu.

Mais par ailleurs l’assassinat de Chebeya, une personnalité très connue et dont l’organisation trouvait de nombreux soutiens financiers en Occident, nuit tellement à l’image du régime, à la veille des cérémonies du 30 juin et de la visite du roi Albert II, que d’aucuns se demandent si, en définitive, ce meurtre n’aurait pas eu pour but de ternir voire de torpiller la célébration de l’indépendance ! Il y a plusieurs semaines d’ailleurs que des rumeurs font état de la possibilité de « coups » spectaculaires et que d’étranges mouvements de rébellion se manifestent, au Katanga, dans l’Equateur, dans le Bas-Congo.

Quels que soient ses auteurs, il est certain que l’assassinat de Floribert Chebeya contribue à une dangereuse stratégie de la tension.

Un soldat des droits de l’homme

PORTRAIT

Lorsqu’il commença son action à Kinshasa au milieu des années 80, Floribert Chebeya ne payait pas de mine : petit, fluet, il avait suivi les cours de l’école de commerce et venait tout droit de Bukavu, où la société civile commençait à s’organiser. Mais, très vite, son organisation, la Voix des sans-voix, apparut comme un défi permanent au régime de Mobutu, dénonçant l’absence de liberté politique et la persécution des opposants.

Régulièrement menacé par les « Hiboux », les sbires des services spéciaux, Chebeya maintenait le cap, et avait même impliqué son épouse dans son action, lui faisant suivre une formation afin qu’elle puisse, le cas échéant, prendre la relève parmi les défenseurs des droits humains. Lorsqu’au début des années nonante, le pouvoir tenta de manipuler la Conférence nationale souveraine, Chebeya était là, défendant les politiciens menacés, alimentant en informations les journalistes et les ambassades.

Un thermomètre de la démocratie

Lorsque Mobutu prit la fuite, en mai 1997, et que les rebelles venus de l’Est installèrent le nouveau pouvoir de Laurent Désiré Kabila, Chebeya était resté au poste : au lieu de fêter la fin de la dictature, il parcourait la ville, interrogeait les enfants-soldats, ces gosses qui portaient des fusils plus grands qu’eux, tentant de détecter en leurs rangs les soldats venus du Rwanda. Il fut l’un des premiers à faire part des inquiétudes que lui inspirait ce nouveau pouvoir installé par des armées étrangères.

Au fil du temps, ce précurseur était devenu une référence : la société civile s’inspirait de son exemple, les rapports de la Voix des sans-voix, amplement diffusés, étaient devenus l’un des thermomètres de la démocratie au Congo. Malgré l’audience dont il jouissait, Chebeya était resté pareil à lui-même, époux aimant et père de famille attentif à l’éducation de ses cinq enfants, fidèle à ses amis de la première heure. Il avait aussi formé une équipe efficace, un réseau de correspondants à travers le pays, des militants jeunes et aussi courageux que lui.

Mais, au fil du temps, il avait alourdi ses charges et balayait plus large que la seule défense des droits humains. Prenant de plus en plus de positions politiques, il avait critiqué les opérations militaires menées à l’Est contre les rebelles hutus, défendu Vital Kamerhe, président de l’Assemblée, dans son bras de fer avec la majorité présidentielle, dénoncé le budget alloué aux festivités du 30 juin. De plus en plus, il prenait pour cible le chef de l’Etat lui-même et il avait enquêté sur les circonstances de la mort d’Aimée Kabila, une jeune fille qui se présentait comme la sœur du chef de l’Etat… Lors d’un récent séjour en Belgique, il avait annoncé à ses amis de la Ligue des droits de l’homme son intention de demander une audience à la Cour pénale internationale et de se rendre à La Haye. On ignorera toujours quelles révélations il comptait faire…

BRAECKMAN,COLETTE
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