David Cameron endosse les fautes du Bloody Sunday

Ulster Les tensions ne sont jamais loin

Il aura fallu trente-huit ans pour que toute la lumière soit faite sur le « Bloody Sunday ». Mardi, le nouveau Premier ministre britannique David Cameron a présenté des « excuses au nom du gouvernement et de la Grande-Bretagne », reconnaissant que des soldats britanniques avaient « perdu le contrôle d’eux-mêmes » lors d’une manifestation organisée par des catholiques à Londonderry, la seconde ville d’Irlande du Nord.

C’était en janvier 1972. Les parachutistes avaient fait feu. Treize personnes avaient été tuées. Une quatorzième devait décéder des suites de ses blessures. Sept d’entre elles avaient moins de vingt ans.

Depuis, des questions restaient en suspens : les manifestants étaient-ils menaçants, en possession d’armes et d’explosifs, comme l’affirmaient les parachutistes ? Ou ne s’agissait-il que d’une manifestation pacifique en faveur des droits civiques des catholiques nord-irlandais, brutalement réprimée dans le sang, comme ne cessent de le répéter les proches des victimes ? Une première enquête, rapidement bouclée après les faits, avait disculpé les soldats.

Mais hier, le conservateur David Cameron a jugé que l’action des paras britanniques n’avait été « ni justifiée ni justifiable ». Sur base d’une enquête menée par la commission du juge Saville, il a estimé que l’ordre d’envoyer les soldats dans cette partie de Londonderry « n’aurait pas dû être donné ». La faute au commandement militaire en Irlande du Nord ? Pas seulement : « Le gouvernement est l’ultime responsable de la conduite des forces armées », a continué le nouveau Premier ministre dans un discours étonnamment dur.

En 1972, le Royaume-Uni était dirigé par les Conservateurs, sous la houlette d’Edward Heath.

Même qualifiée de plus importante affaire de l’histoire judiciaire britannique, la commission menée par Lord Saville avait acquis d’emblée un poids politique évident eu égard à la place qu’occupe le « dimanche sanglant » dans la mémoire collective des catholiques nord-irlandais. Il importait de ne pas la heurter, la situation restant fragile en Ulster en dépit de l’accord de paix du Vendredi saint conclu en 1998. L’an dernier, deux soldats britanniques et un policier avaient été tués par des activistes se réclamant de groupes dissidents de l’Armée républicaine irlandaise.

A Londonderry, la présentation du rapport d’enquête a été saluée par des hourras d’enthousiasme. Un millier de personnes s’étaient regroupées devant l’écran géant diffusant l’intervention du chef du gouvernement. Auparavant, elles avaient repris le temps d’une marche silencieuse le chemin emprunté en 1972 par les manifestants.

L’afp rapporte que les proches des victimes se demandaient hier si le « soldat F », qui a reconnu lors de l’enquête avoir tué au moins par quatre fois, ferait l’objet de poursuites judiciaires.

Le rapport Saville avait été promis par l’ancien Premier ministre Tony Blair dans l’optique de conclure la paix en Ulster entre nationalistes catholiques et unionistes protestants. Ce sera chose faite en 1998. Selon le Prix Nobel de la paix David Trimble, qui prit part aux négociations, Tony Blair aurait alors affirmé que si les conclusions du rapport Saville différaient d’« un millimètre » de l’enquête menée après les faits (« Widgery Report »), les soldats incriminés se retrouveraient cette fois sur le banc des accusés.

Une fois décidée, la nouvelle enquête a pris du temps à démarrer. Elle a duré douze ans, soit six de plus que prévu. Le ministère de la Défense a longtemps freiné des quatre fers, refusant de reconnaître la responsabilité des soldats. L’armée avait vendu ou détruit leurs armes quelques jours à peine après le dimanche sanglant…

Les obstacles ont été nombreux. Les auditions des parachutistes britanniques fastidieuses. Certains d’entre eux ont prétendu qu’ils n’avaient visé que les manifestants présentant une réelle menace de mort. C’est toutefois le témoignage de l’un d’eux, connu sous le code « 027 », qui a permis de conclure à la seule responsabilité des militaires. Depuis, « 027 » a probablement émigré, non sans avoir qualifié ses compagnons de « rottweillers de l’armée ».

A force d’être entendu par les enquêteurs, un haut gradé avait finalement reconnu que « le Régiment parachutiste avait une éthique qui n’était pas forcément adaptée à un moment aussi délicat »…

Une enquête longue, chère et accablante pour les soldats

Douze années, 5.000 pages, 2.500 témoignages et 230 millions d’euros : l’enquête du juge Mark Saville décidée en 1997 est un travail énorme. Et « un désastre » en termes de coût et de temps, selon le secrétaire d’État à la Justice, le conservateur Kenneth Clarke. Mais il offre des conclusions particulièrement « claires ». C’est l’essentiel pour le Premier ministre David Cameron.

Que disent-elles ?

Un : Aucun des hommes tués ce jour-là « ne posait une menace mortelle ».

Deux : « L’immédiate responsabilité (…) incombe aux membres de la compagnie (de parachutistes) de soutien »

Trois : Aucune des victimes ne portait d’armes et, bien qu’il y ait eu des tirs de paramilitaires républicains de l’IRA, « aucun de ces coups de feu n’a fourni de justification pour la fusillade de victimes civiles ».

Quatre : « Les paras britanniques ont ouvert le feu les premiers, sans coups de semonce »

En revanche, « ni le gouvernement, ni l’armée n’avaient planifié ou anticipé ce qui s’est passé, ni n’avaient l’intention qu’un tel drame se produise ». Si David Cameron a choisi hier d’endosser la responsabilité politique du Bloody Sunday, le rapport Saville estime que Londres n’est en rien à l’origine du dramatique incident.

L’actuel vice-Premier ministre nord-irlandais Martin McGuinness, le numéro deux de l’IRA à Londonderry à l’époque des faits, a été mis lui aussi sous la loupe : « Il était “probablement” armé d’une arme automatique dont il a “peut-être” fait usage. Mais cela ne peut être prouvé ».

Enfin, le rapport Saville s’est gardé de recommander des poursuites judiciaires. Au parquet de Belfast de voir. David Cameron a estimé pour sa part que la qualification de meurtre ou d’homicide ne relevait pas de la commission. Les protestants unionistes n’en veulent pas. Et à l’heure où les gars se battent en Afghanistan, de tels procès pourraient jeter le trouble dans la troupe.

Ce dimanche sanglant qui a changÉ l’histoire de l’Ulster

Un moment fondateur

Pour la planète entière, Bloody Sunday est le titre d’un tube du groupe de rock irlandais U2. Mais pour les catholiques nord-irlandais, le « dimanche sanglant » est d’abord un moment fondateur de leur conscience politique et historique.

En 1921, l’Irlande du Nord (Ulster) est rattachée au Royaume-Uni, alors que l’autre partie de l’île acquiert son indépendance (République d’Irlande). Mais le « problème irlandais » né des luttes entre catholiques et protestants n’est qu’en partie réglé. Il reprend de plus belle dans les années 60 en Ulster où la minorité catholique s’estime discriminée par les protestants. En 1972, les « Troubles » s’étendent comme une traînée de poudre. Cette année-là, 470 personnes sont tuées, dont 14 lors d’une manifestation catholique le dimanche 30 janvier à Londonderry. C’est le « Bloody Sunday ». Durant ces années, l’Armée républicaine irlandaise (IRA) mène parallèlement une véritable guerre à Londres et à ses soldats. Les « Troubles » feront en tout 3.480 morts. Mais en 1997, le travailliste Tony Blair veut conclure une paix avec le Sinn Fein, le bras politique de l’IRA. Il promet le lancement d’une enquête publique sur le « Bloody Sunday ». Le 10 avril 1998, un accord de paix est finalement signé qui partage le pouvoir en Irlande du Nord. Il faudra toutefois attendre 2005 pour que l’IRA ordonne à ses militants d’abandonner la lutte armée.

En 2009, des incidents ont cependant éclaté, du fait d’activistes se réclamant de la lutte révolutionnaire.

MARTIN,PASCAL
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