« Nous avons vu les Kirghiz brûler nos maisons… »

Kirghizstan La colère des Ouzbeks

reportage

OCH (KIRGHIZSTAN)

de notre envoyée spéciale

Ils se sont massés là, au bord de la frontière avec l’Ouzbékistan, certains depuis le début du conflit. Ils fuient Och et ses violences. Les Ouzbeks, premiers visés dans le conflit ethnique meurtrier qui secoue le sud du Kirghizstan depuis une semaine, ne se sentent plus en sécurité dans leur ville. « Je vis dans le quartier ouzbek de Chiromichska, raconte Makliba, entourée de femmes habillées comme elle de tuniques bariolées, pleines de poussière. Quand cela a commencé, nous avons reçu un coup de fil d’amis qui nous disaient : “Préparez-vous, levez-vous, ils tuent des Ouzbeks !” »

Makliba, comme beaucoup d’autres, accuse l’armée et ses soldats d’avoir participé aux pogroms. « Les tanks sont arrivés, les nôtres se sont jetés dessus en criant : Aidez-nous !” Ils nous ont dit de rentrer dans nos maisons et nous, comme des stupides Ouzbeks que nous sommes, nous les avons crus ! Et nous avons alors vu les Kirghiz, avec des armes automatiques, arriver dans nos quartiers et brûler les maisons de nos voisins. »

Des histoires comme celles de Maklika, il y en a autant que de réfugiés le long de la frontière, chacune charriant son lot de larmes et de cris. Ce sont surtout des femmes et des enfants qui vivent ici, en attendant de passer côté ouzbek. Les hommes préfèrent monter la garde près de leurs maisons en ruine.

Près du poste-frontière de Soroutach, à quelques kilomètres d’Och, les réfugiés s’entassent autour d’une mosquée, dans les rues d’un petit village. « Voyez ces matelas sur le sol, c’est là où nous dormons », harangue une vieille femme, désignant une maison en chantier ouverte aux quatre vents. Tout près, une immense marmite où bouillonne une soupe de haricots, et un hôpital de fortune, installé dans l’une des salles de la mosquée. C’est l’essentiel du camp. « Tout ce que je possède désormais est ici, près de moi, pleure Farida, son enfant dans les bras. Je les ai vus tirer sur nous, sur les voisins, sur les enfants… Mon mari est mort, il ne me reste plus personne. Nous crions à l’aide, mais personne ne nous entend ! »

Mis à part quelques médicaments fournis par la Croix rouge, ainsi que du pain et de l’eau fournis par l’Ouzbékistan, l’aide humanitaire tarde à arriver jusqu’ici. De quoi alimenter l’indignation des Ouzbeks contre le pouvoir kirghiz : « Nous avons entendu qu’ils avaient apporté de la farine, du sucre, plein de choses à Och mais elles n’arrivent pas jusqu’à nous ! », s’emporte une femme.

De l’autre côté de la ville, le camp de Iarkichlak, où des tentes ont été dressées. Ici, les militaires ouzbeks sont à quelques mètres seulement, derrière les barbelés. Des centaines de personnes sont passées par ce lieu avant que le président ouzbek, Islam Karimov, ne se décide à fermer le passage, faute de moyens suffisants pour accueillir les réfugiés dans son pays. Il y a eu cinq naissances dans le camp depuis le début du conflit, cinq morts également.

« Les gens sont malades à cause de l’eau qu’ils boivent, explique Noursane, une jeune femme médecin qui a fui la ville elle aussi et s’occupe maintenant de l’infirmerie. Nous avons des bronchites, des diarrhées, des infections, des allergies… Les premiers jours, c’était vraiment dur, on nous a amené ici des gens blessés, des hommes brûlés, des femmes violées. » Les cas les plus graves ont été évacués en priorité en Ouzbékistan. Plus loin, un attroupement se forme, les militaires ouzbeks lancent des bouteilles d’eau et des galettes de pain par-dessus les énormes parpaings de béton qui marquent la frontière.

Si les Ouzbeks du Kirghizistan remercient le voisin pour son aide, la plupart veulent revenir le plus vite possible vivre à Och. « Nous ne voulons pas partir, certainement pas ! s’exclame Mailuda. Nous sommes nés ici, nos parents aussi ! Au début des années 90, il y a déjà des problèmes mais ensuite nous avons vécu sans problème. Tout ce que nous ce que nous voulons, c’est la paix ! A la télé, ils disent que tout est calme, mais il n’est pas vrai que nous n’avons pas besoin d’aide. »

Fizura veut-elle aussi rentrer chez à Och, mais s’inquiète de ne pas retrouver ce qu’elle a laissé derrière elle : « Nous avons déjà entendu que dans certains quartiers, les Kirghiz sont rentrés dans nos maisons. Où allons nous aller, alors ? Ils disent que les Ouzbeks sont riches, mais regardez-nous ! Nous sommes aussi pauvres qu’eux ! »

Si les réfugiés parlent volontiers de « nettoyage ethnique » prémédité, dans le centre d’Och, où certains Kirghiz et Ouzbeks cohabitent encore, les habitants accusent avec de plus en plus de force l’ancien pouvoir et ses acolytes criminels d’avoir allumé la mèche du conflit. « Nous sommes un peuple frère, tout ceci est le résultat de provocations, il faut que la paix revienne », dit Mohammed, vieil ouzbek portant sur la tête un calot brodé. Près de lui, une femme kirghize acquiesce : « Nous ne voulions pas ce qui s’est passé, c’est incompréhensible ».

GOANEC, Mathilde
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