Un fabuliste radical et un écrivain majeur

Littérature José Saramago est mort

Depuis Le dieu manchot (1982, traduit en 1987), José Saramago a développé un univers romanesque qui s’enracine dans le réel pour mieux le dépasser, cherchant dans la parabole le sens d’un monde où le sens s’est perdu. José Saramago était un écrivain métaphysique, si la métaphysique peut échapper au spirituel. Mais pas à l’esprit : quand il expliquait comment naissait un de ses livres, le romancier expliquait, gestes à l’appui sur la table d’un bar d’hôtel parisien, la manière dont s’inventait le chemin entre le début et la fin, seuls points de repère qu’il se donnait. A charge pour l’écriture de dessiner les méandres conduisant de l’un à l’autre.

Impliqué dans la « vraie vie », José Saramago s’est fait beaucoup d’ennemis. Il est vrai que ses prises de position manquaient parfois de nuances, qu’il s’agisse de l’altermondialisme ou de la Palestine. Et il a couru le risque de marquer surtout les mémoires par cette radicalité qui lui avait valu les foudres, entre autres, de l’Eglise catholique. Qui lui avait mené la vie rude après son Evangile selon Jésus-Christ. Il s’en était d’ailleurs parti vivre aux Canaries, où il s’est éteint paisiblement, des suites d’une longue maladie. Impossible de dissocier l’écrivain de l’homme engagé dans ses combats. Il serait cependant injuste de limiter le territoire du premier aux prises de position du second.

Ses portes ouvrent des portes

La poésie, par laquelle il a débuté, imprègne tous ses livres. Les personnages qu’il met en scène sont débordés par quelque chose qui les dépasse, et devant quoi ils sont contraints de se définir une fois pour toutes. Qu’il s’agisse d’un continent à la dérive, d’une mort sans cesse reportée, d’une étrange épidémie ou du voyage d’un éléphant, Saramago dépassait toujours l’anecdote pour envisager l’universel. Il a mêlé la réalité historique à la pure fantaisie. Il n’a cessé d’utiliser l’une contre l’autre afin de mener ses personnages au-delà d’eux-mêmes.

C’est en cela que l’écrivain avait atteint une sorte de vérité floue susceptible de toucher tous ses lecteurs, d’où qu’ils viennent, où qu’ils vivent. Une vérité que ses origines géographiques auraient pu limiter à l’usage d’une langue, et qui en débordait allégrement. Ce serrurier de formation avait les clés pour comprendre toutes les énigmes de l’humanité. Il ne les a jamais simplifiées, au contraire : bâtis sur des données irréelles, ses romans ouvrent des portes qui ouvrent des portes qui ouvrent des portes…

A mi-chemin du réalisme et du baroque, Saramago a créé un monde qui, au fond, lui était personnel. Il n’a jamais cherché à savoir quelle était la manière la plus consensuelle d’expliquer ce qu’il pensait. Mais il n’a jamais cessé de traduire ce qu’il pensait à travers des livres dont la puissance évocatrice était capable de transporter ses lecteurs de l’autre côté du miroir. Là où l’impossible devient évident, là où rien ne ressemble aux idées préconçues qui permettent à notre perception du quotidien de nous rassurer. Il a multiplié ses doubles. Ses doubles et lui-même sont devenus indispensables. Et resteront parmi nous à travers une œuvre majuscule.

Trois romans à lire

Le radeau de pierre

La péninsule ibérique se détache du continent et vogue vers de nouvelles aventures. De quoi poser les questions fondamentales de l’identité, de l’appartenance, du comment vivre ensemble. Questions sans réponses, mais qui placent l’homme face à son destin. Points, 345 p., 10,50 euros

L’aveuglement

L’aveuglement

Un de ses romans les plus radicaux dont Saramago fait, grâce à sa capacité à nous faire croire dans une improbable épidémie, une leçon d’humanité. La société perd l’essentiel de ses points de repère, pour s’en forger d’autres, aussi fragiles que les précédents.Points, 365 p.,7,50 euros.

Le voyage de l’éléphant

Le voyage de l’éléphant

Au 16e siècle, le cadeau empoisonné du Portugal à l’Autriche. Une traversée épique de l’Europe, et des enjeux qui touchent à la politique et aux croyances locales. L’écriture suit la fantaisie sans limites d’un auteur capable d’intégrer les faits à sa vision de l’Histoire. Seuil, 215 p.,19 euros

MAURY,PIERRE
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