Faut-il médiatiser les prises d’otages de médias ?

Afghanistan Le patron de France Télévisions s’enquiert ce mardi, auprès du président Karzaï, du sort de deux de ses journalistes

Bientôt six mois de détention, et les deux journalistes de France 3 Hervé Ghesquière et Stéphane Taponier, ainsi que leurs trois accompagnateurs afghans, demeurent introuvables. Dimanche soir, le ministre français des Affaires étrangères Bernard Kouchner a affirmé que les deux journalistes étaient « sans doute » toujours en Afghanistan, « déplacés, souvent d’une maison à l’autre, nous ne savons pas exactement où ». Le ministre français de la Défense Hervé Morin et le patron de France Télévisions, Patrick de Carolis, seront ce mardi en Afghanistan pour s’enquérir du sort des deux journalistes.

Le plus surprenant n’est plus l’apparente errance-hésitation des pouvoirs français : c’est la relative transparence publique de ce dossier, comme si Paris – et la presse francophone, par extension – vivait toujours dans la première moitié de la décennie passée. Car face aux prises d’otage, à leur professionnalisation et leur cynisme, l’Occident a changé de posture. Médecins sans Frontières a sans doute été l’un des premiers à éviter la médiatisation des prises d’otages de ses travailleurs. Dans la zone Afghanistan-Pakistan, la Croix-Rouge rencontre aujourd’hui un problème similaire et se tait.

Peut-on (doit-on) se taire aussi pour un journaliste ? Aux Etats-Unis, depuis 2006 et la prise d’otage de Jill Carroll du Christian Science Monitor, les prises d’otage – singulièrement de journalistes – sont bannies des médias. L’exemple le plus édifiant est celui de David Rhode, du New York Times, enlevé le 10 novembre 2008 en banlieue de Kaboul et dont l’absence demeurera silencieuse durant… sept mois. « Le black-out de presse le plus surprenant que j’aie jamais vu », commentera le directeur du magazine professionnel Editor & Publisher.

Le premier mot n’en est connu du large public qu’en juin 2009, lorsqu’il parvient à s’échapper. Pourquoi ? Les preneurs d’otage avaient d’emblée demandé la discrétion. Mais le directeur de la rédaction du Times, Bill Keller, a toujours affirmé que les « experts en enlèvements, les officiels de plusieurs gouvernements et d’autres personnes consultées étaient d’avis que médiatiser (la prise d’otages) pouvait accroître le danger pour David et les autres otages. » Par ailleurs, « l’enlèvement est une industrie florissante partout dans le monde. Comme d’autres victimes nous l’ont dit, discuter de nos stratégies revient à donner des conseils aux futurs auteurs d’enlèvements ». Le monde francophone ne doit-il pas s’en inspirer ?

N.Y.Times : silence et bidouillages

Le Times a mis en place fin 2008 un dispositif qui fait école. Plus de 40 agences étaient au courant de la disparition de Rhode et, à part une agence italienne et une agence pakistanaise, tous ont accepté de jouer le silence. Les blogs qui ont fait écho à l’enlèvement ont été priés de retirer leurs textes. Mieux (ou pire) : le symbole de la liberté d’information moderne, Wikipedia, a non seulement accepté de jouer la censure – en arbitrant une guérilla entre rédacteurs favorables ou opposés à l’information absolue, en gelant temporairement des notices biographiques – mais a aussi manipulé des faits : la bio du journaliste enlevé a été réécrite pour en faire ressortir les aspects pro-musulmans…

Lorsque le journaliste a recouvré sa liberté, un débat violent s’est publiquement ouvert autour de Wikipedia, mais aussi entre The Guardian et le New York Times, de même qu’à l’intérieur de la rédaction du Times, pour savoir quelle stratégie était la plus respectueuse de l’éthique humaine et journalistique.

Le débat n’était pas clos que, le 5 septembre 2009, un autre rédacteur du Times, Stephen Farrel, était enlevé près de Kunduz (Afghanistan) et libéré quatre jours plus tard par un raid militaire britannique. Là, le silence a été automatique, et la réponse du directeur de la rédaction du Times était pré-formatée : « Nous avions peur que l’attention médiatique n’accroisse la température et augmente le risque pour les captifs. »

Pourtant, le débat reste entier : un journaliste doit-il être traité autrement qu’un autre otage ? Comment les médias, chantres de la transparence, peuvent-ils en ce qui les concerne jouer l’opacité voire la désinformation ? La propre correspondante du Times au Pakistan, Carlotta Gall, conteste la ligne de son journal, demande à ce que son éventuel enlèvement soit rendu public et affirme : « Je ne suis pas convaincue que le fait de taire un enlèvement assure plus de sécurité aux victimes. »

Dans ce maelström, quelle est la leçon immédiate pour la France ? Peut-être est-il temps que Paris ouvre un débat avec les rédactions sur l’utilité ou non de suivre au plus près les dossiers de libération d’otages. Même si c’est pour conclure, in fine, que rien ne vaut l’information à tous vents.

LALLEMAND,ALAIN
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