« Il est là. C’est bien lui. Vraiment… »

Kinshasa

DE L’UN DE NOS ENVOYÉS SPÉCIAUX

Il est là. C’est bien lui. Vraiment… » Cette fois, la rumeur s’est faite réalité, le rêve s’est concrétisé : à 16 h 30 exactement, le roi Albert II, qui semblait déjà hâlé dans son costume bleu, a foulé le sol du Congo avec à ses côtés la reine Paola, très souriante dans son tailleur gris perle. La délégation belge, accompagnée de 120 journalistes, un record dans le genre, a été accueillie au pied de l’avion par le Premier ministre Muzito et le ministre des Affaires étrangères Tambwe Mwamba, qui ont immédiatement conduit Albert II au Palais du Peuple où l’attendait le président Kabila.

A N’Djili, le roi des Belges a été le premier visiteur à inaugurer le très beau pavillon des VIP, aux couleurs de la terre du pays, brun et or, surmonté d’un dôme d’acier de 120 tonnes.

Avant la rencontre au sommet, un autre rendez-vous s’est imposé au Roi : celui de la population. Depuis le matin, la rumeur avait couru dans la cité : « Il faut aller voir le roi des Belges, se porter à sa rencontre. Le regarder, pour pouvoir dire qu’on l’a vu. » Plus d’un million de Kinois se sont ainsi déplacés pour le saluer.

« Nous voulons dire au roi que nous sommes tristes »

Du côté du Marché de la Liberté, de Limete, de Tshangu, dans les zones les plus peuplées de la ville, appelées « Chine populaire », des grappes humaines s’entassaient partout, se poussaient sur la pointe des pieds pour, fût-ce un bref instant, voir. Voir et croire. Voir Albert II, croire que le Congo, en pleine reconstruction, se prépare réellement à célébrer le 50e anniversaire de son indépendance dans l’espoir et la dignité alors que, jusqu’en dernière minute, les obstacles, les questions, et aussi les risques de dérapage n’avaient pas manqué. Les partis politiques avaient massivement mobilisé : dès la sortie de l’aéroport, les drapeaux jaunes du PPRD, parti du président, claquaient dans le vent tandis que les militants brandissaient la photo de Kabila. Plus loin, le Palu (Parti lumumbiste unifié) avait lui aussi envoyé ses militants en première ligne, devant de grands portraits d’Antoine Gizenga, l’un des derniers pionniers de l’indépendance encore en vie. Les familles religieuses étaient présentes, de même que l’association des chefs coutumiers, qui saluait son homologue, le « chef » des Belges.

L’essentiel, c’était ce million de simples citoyens

Mais l’essentiel n’était pas là. L’essentiel, c’était ce million de simples citoyens qui ont formé, sur les 27 kilomètres séparant l’aéroport de la ville, une haie d’honneur serrée, compacte et… quasiment muette. Certes, des mains se levaient en signe de bienvenue, on entendait à l’arrière-plan des fanfares et des rythmes de rumba, mais les visages étaient graves, les regards à la fois curieux et infiniment sérieux. Sans crier, sans brandir de drapeau belge ou même de drapeau congolais, sans battre des mains, la plupart des hommes et des femmes se contentaient de regarder passer le cortège, composé de dizaines de voitures flambant neuves. Tous étaient comme pétrifiés, figés dans une sorte de prière ou de supplication muette. Jacques, un vieux chauffeur de notre connaissance, devait nous expliquer plus tard la raison de cette surprenante réserve : « Nous voulons dire au roi des Belges que nous sommes tristes, que le peuple n’est pas d’accord avec l’assassinat de Chebeya, cet homme qui nous défendait tous. Si on a osé le tuer, lui, nous sommes tous en danger… » Les passagers du flamboyant cortège ont-ils compris ce message discret ? Peut-être n’en ont-ils guère eu le temps, happés qu’ils étaient par le rendez-vous au sommet et par les exigences du protocole.

Cependant, les Congolais ont le sens du timing : durant tout le week-end, il y a eu le temps du deuil, Chebeya a été porté en terre après des obsèques dignes et pacifiques et, dans la cité, on le pleure encore.

La fête ? Depuis longtemps, Kinshasa s’y est préparée, les rues ont été nettoyées, les drapeaux plantés, et surtout les grands travaux ont été achevés in extremis sur les principaux axes.

Dès dimanche, comme une mariée qui révèle sa robe scintillante à quelques heures de ses noces, Kinshasa a abattu ses atouts : devant la gare, le rond-point du 30 Juin a été inauguré, le boulevard Triomphal est fin prêt pour accueillir le défilé, les dernières lignes blanches ont été tracées jusqu’à l’aube. La ville sent la peinture fraîche, la propreté, et dimanche soir, tous les luminaires du 30 Juin se sont allumés d’un coup, baignant soudain le boulevard d’une lumière irréelle.

« Nous bâtirons ensemble un Congo plus beau qu’avant »

« Tout cela, disent les Kinois, c’est pour que le roi des Belges le voie, pour qu’il soit fier de nous… » Il ne sera cependant pas seul. A la veille du 30 juin, d’autres visiteurs de marque sont attendus, Ban Ki-moon, le secrétaire général de l’ONU, les voisins hier ennemis Kagame et Museveni, les chefs d’Etat de la région et les partenaires de la SADCC (Conférence des Etats d’Afrique australe), parmi lesquels des amis de toujours comme Robert Mugabe (Zimbabwe) et Jacob Zuma (Afrique du Sud). Le président Lula (Brésil) est lui aussi annoncé, de même que Raul Castro.

En cette veille d’indépendance, les Kinois se sont donnés du temps libre pour ne pas perdre une miette de l’événement. Les évêques catholiques ont résumé le sentiment général en exhortant leurs ouailles à s’engager résolument pour que se concrétise enfin un serment de l’hymne national, jamais réalisé jusqu’à présent : « Nous bâtirons ensemble un Congo plus beau qu’avant. »

En ce 30 juin exceptionnel, les Congolais ont donc rendez-vous avec le roi Albert II et avec bien d’autres grands de ce monde, et le président Kabila retirera de ces célébrations un bénéfice politique évident.

Mais là n’est pas le plus important : pour ce cinquantième anniversaire, qui s’annonce déjà historique, c’est avec eux-mêmes que les Congolais ont rendez-vous, unis dans la volonté de reconstruire leur pays, et ils trouvent bon que le roi des Belges, au nom de tous ses compatriotes, soit à leurs côtés.

BRAECKMAN,COLETTE
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