Ils vont refaire « Le Monde »

Presse Bergé, Pigasse et Niel : un trio de gauche pour le quotidien

PARIS

De notre envoyée permanente

Depuis vendredi, il n’y avait pour ainsi dire plus de suspense. Le sort du Monde paraissait scellé. L’ensemble des personnels s’étant prononcé à une majorité écrasante pour l’offre du trio Bergé-Niel-Pigasse (« BNP »), on voyait mal le trio concurrent rester encore dans la course et prétendre sauver le journal à l’insu de ses employés. La logique, lundi, l’a emporté. Avant même l’ouverture du conseil de surveillance, le trio formé par le Nouvel Observateur, Orange et l’espagnol Prisa a passé la main. Les actionnaires du groupe n’ont eu qu’à valider l’offre du seul repreneur encore en lice. L’attelage BNP a obtenu onze voix sur vingt. Outre les neuf représentants des actionnaires internes, le président du conseil de surveillance Louis Schweitzer a voté pour le trio BNP de même que… Claude Perdriel, le patron du Nouvel Observateur, beau joueur ! Les autres actionnaires, dont le frère du président de la République Guillaume Sarkozy, et l’ancien patron de Canal Plus Pierre Lescure, se sont abstenus.

Si le trio BNP l’a finalement emporté après plusieurs semaines de bataille, c’est d’abord parce que ses concurrents ont flanché dans la dernière ligne droite. Alors qu’ils étaient venus présenter jeudi leur projet à la rédaction du Monde, le PDG du Nouvel Observateur Claude Perdriel et ses alliés avaient surpris par leur impréparation et leur manque de cohérence. Prisa souhaitait transformer Le Monde en journal du matin alors que son partenaire du Nouvel Observateur voulait garder son identité de quotidien du soir ! Face à ces dissonances, l’offre du trio BNP a semblé beaucoup plus séduisante. Certains dans la rédaction parlent même de « vent de fraîcheur ».

Les trois hommes ont promis de maintenir le niveau des effectifs. Il n’y aura donc pas de nouveau plan social. Sur le plan éditorial, ils prévoient de décloisonner les rédactions « papier » et « internet » et d’étoffer l’offre du week-end. Ils ont aussi garanti à la société des rédacteurs qu’elle conserverait sa minorité de blocage et garderait son droit de veto sur la nomination du directeur du journal.

Indépendance préservée

Historiquement, le pouvoir des journalistes a toujours été très étendu, mais la reprise du journal menaçait de le diluer. Un aspect capital pour la rédaction du Monde qui entend veiller farouchement à son indépendance. Si le quotidien a parfois été accusé de « rouler » pour tel ou tel politique (notamment pour Balladur lors de la présidentielle de 1995), il rejette haut et fort toute idée d’influence. Dans ce contexte, l’irruption de Nicolas Sarkozy dans le dossier a sans doute été contre-productive, même si cela n’a pas été l’élément décisif. Le président avait reçu l’actuel directeur du journal Eric Fottorino, pour lui dire tout le mal qu’il pensait de l’offre Bergé-Niel-Pigasse et faire part de sa préférence pour l’offre concurrente. « Il est normal dans un pays où l’Etat aide la presse que le président reçoive le responsable d’un quotidien comme celui-là », avait dû défendre le porte-parole de l’UMP Frédéric Lefebvre. Le Monde nouvelle version sera pourtant observé de près par l’actuelle majorité. Et pour cause : chacun de ses trois repreneurs soutient à sa façon la gauche (lire par ailleurs). Pierre Bergé a financé la campagne présidentielle de Ségolène Royal en 2007, Matthieu Pigasse a travaillé pour Dominique Strauss-Kahn et continue d’être fidèle au directeur du FMI,

Xavier Niel finance des sites internet comme Bakchich et Médiapart, connus pour leur anti-sarkozysme.

Les trois hommes vont devoir mettre la main au portefeuille. Dans l’immédiat, il leur faudra avancer dix millions d’euros de trésorerie. Ensuite, c’est plus de cent millions qu’il faudra mettre sur la table, notamment pour rénover l’imprimerie.

Le Monde, qui connaît comme toute la presse quotidienne européenne une baisse de sa diffusion, était menacé de liquidation judiciaire s’il ne trouvait pas un repreneur d’ici juillet. Les pertes avaient atteint l’an dernier 25 millions d’euros.

MESKENS,JOELLE
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