La Suisse perd un visionnaire

Horlogerie Le père de la Swatch est décédé lundi d’un arrêt cardiaque

C’est la disparition d’un monument. Nicolas G. Hayek est décédé lundi, dans sa 83e année, d’un arrêt du cœur. En plein travail au sein de Swatch Group, l’empire qu’il présidait et qu’il avait créé. Une société qu’il a façonnée, « comme un artiste », aimait-il répéter, pendant plus de 25 ans, pour en faire le premier groupe horloger mondial. Nicolas Hayek incarnait à lui seul Swatch Group, et cela dans le monde entier.

Né à Beyrouth en 1928 et émigré en Suisse en 1949, après un passage par la France à partir de 1940, Nicolas Hayek a été et restera celui par qui toute une branche a retrouvé confiance.

Au début des années 1980, laminée par la concurrence japonaise à bas prix et une décartellisation qu’elle avait très mal gérées, l’industrie horlogère était en lambeaux. Ses deux anciens fleurons, la Société suisse d’industrie horlogère (SSIH) et la Société générale de l’industrie horlogère suisse (Asuag) traînaient des dettes se chiffrant en centaines de millions de francs suisses, que les banques n’avaient aucun espoir de récupérer.

Le mandat donné par ces dernières à un Nicolas Hayek encore méconnu, et à sa société de conseil Hayek Engineering, était clair : trouver un acquéreur au meilleur prix – sans doute japonais – pour ces deux entreprises en déconfiture, comme le président de Swatch Group le rappelle dans un portrait dressé en juin par le Wall Street Journal.

« Une hérésie », déclarera à mille reprises Nicolas Hayek. Car son credo, forgé dès cette époque, aussitôt qu’il eut plongé le nez dans les livres de comptes et surtout l’héritage des sociétés qu’il était censé liquider, fut d’affirmer que la Suisse était capable d’assurer une production de masse.

De la montre à la voiture

La « success story » est connue, ce sera la Swatch, que s’attelleront à commercialiser la SSIH et l’Asuag fusionnées par ses soins en 1983 dans la Société suisse de microélectronique et d’horlogerie (SMH). L’homme fut parmi les premiers à croire à cette montre « Swiss made » bon marché, dont on change comme de chemise. La petite Swatch deviendra rapidement un objet culte, dont il se vend entre 18 et 20 millions de pièces par an. Et un formidable produit d’appel pour Omega, Rado, Longines, Tissot… marques dont il assura la résurrection.

Sa firme pèse 17,3 milliards de FS de capitalisation et devrait dégager cette année « un chiffre d’affaires record, largement au-dessus des 6 milliards de francs », contre 5,4 milliards l’an dernier, s’enthousiasmait le président de la société dans les coulisses du dernier Baselworld, le salon mondial de l’horlogerie.

Reste que réduire Nicolas Hayek à la simple aventure horlogère serait limitatif. L’entrepreneur est le père de la Smart, la petite voiture qu’il voulait écologique – présentée à l’époque comme la Swatchmobile – mais qui finalement ne répondra pas à ses souhaits. Il la vendra à Mercedes à la fin des années 1990.

Dix ans plus tard, il lancera une coentreprise (Belenos Clean Power) avec le Groupe E pour créer des piles à hydrogène destinées aux voitures écologiques.

Et puis, à côté de ses affaires, Nicolas Hayek affichait un franc-parler devenu très rare dans le monde des managers. Ses coups de gueule étaient redoutés par ceux qui avaient à les subir.

Dans les années 1990, on se souvient des invectives qu’il proférait à chaque interview envers le directoire de la Banque nationale suisse (BNS), tenue pour « incompétente ». Le franc suisse flambait, dopé par des taux d’intérêt que les banquiers centraux avaient porté à de très hauts niveaux, dans le but d’étouffer la crise immobilière.

A l’automne dernier encore, le président de Swatch Group suscitait, une nouvelle fois, la surprise, en convoquant la presse pour délivrer ce message : « Les deux grandes banques suisses doivent être redimensionnées, ne plus représenter un risque pour le pays. »

Nicolas Hayek a d’ailleurs toujours entretenu une certaine hostilité avec le monde de la finance – très souvent « peuplé de Madoff », disait-il récemment – un monde auquel il reprochait des salaires surfaits, bâtis sur des profits à court terme. Il faut dire que le groupe qu’il lègue à sa famille – qui contrôle le capital du groupe – n’a aucune dette…

GUMY, PHILIPPE
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