Les nationalistes remontent au front

La mort du jeune Iouri déchaîne les passions

Le 14 juillet, Iouri Volkov, devait célébrer ses 23 ans. Il a plutôt été mis en terre, devenant malgré lui martyr de la cause nationaliste russe. Au pied de la station de métro Tchistie Proudy, au centre de Moscou, les photos de Iouri Volkov sont entourées de centaines de bouquets de fleurs, d’écharpes du Spartak Moscou, son club de football préféré, et de slogans nationalistes, « Mort aux non-Russes ! »

À quelques mètres de là, dans la nuit du 9 au 10 juillet, le jeune assistant à la réalisation de la chaîne de télévision d’État Rossiya-2 était en train de dire au revoir à ses amis après un concert. Trois jeunes Tchétchènes passent. L’un d’eux heurte l’épaule d’un ami de Iouri, vraisemblablement par mégarde. « C’est quoi, il n’y a pas assez de place ici ? », réplique l’ami, qui prend aussitôt un coup de poing au visage. La bagarre éclate. En quelques secondes, Iouri Volkov gît au sol, frappé mortellement d’un coup de couteau au cœur. Ses copains réussissent à rattraper et neutraliser les trois assaillants. Magomed Souleïmanov, 24 ans, reconnaît le crime et remet son couteau aux forces de l’ordre. Ses deux comparses sont remis en liberté sous condition.

Le fan-club du Spartak s’active

Depuis, les membres du fan-club du Spartak, dont faisait partie Volkov, s’activent. Parmi eux, plusieurs nationalistes. Pour eux, l’assassin n’était pas seulement un criminel, mais le représentant d’une diaspora mal-aimée et accusée de tous les maux. En deux semaines, le fan-club a organisé trois rassemblements à la mémoire de Volkov à la station Tchistie Proudy, réunissant chaque fois plusieurs centaines de personnes. Lors de l’un d’eux, un marchand de DVD « non-Russe » installé à proximité, a été attaqué. Et les slogans haineux envers les « ennemis » du peuple russe tapissent maintenant les murs de la station.

Pourtant, Iouri Volkov n’était pas un extrémiste de droite, rappelle Galina Kojevnikova, vice-directrice du Centre Sova, une ONG qui étudie les mouvements racistes en Russie. « C’est encore mieux pour les nationalistes. Ils peuvent plus facilement l’utiliser comme victime innocente pour faire leur propagande. » Les meurtres ou blessures graves à la suite d’une bête altercation ne sont pas chose si rare en Russie, rappelle Mme Kojevnikova. « Il y a plein de gens mentalement dangereux à Moscou. Et ce ne sont pas que des Tchétchènes ! »

Dimanche, le présumé meurtrier de Iouri Volkov a été remis en liberté. La décision surprenante de la police a ravivé la colère de ses amis et des nationalistes. Selon eux, des membres influents de la diaspora tchétchène auraient fait pression auprès des forces de l’ordre pour étouffer l’affaire. La famille Volkov recevrait aussi des menaces, assurent-ils.

Près du mémorial, ce mercredi, un supporter du Spartak montait la garde. « Nous sommes pacifistes » assure Sergueï Pozdniakov, 27 ans, qui connaissait vaguement Iouri. Selon lui, les nationalistes sont en minorité dans le fan-club, généralement « apolitique et neutre ». Mais son discours est tout de même ambigu. « Nous avons un pays multiethnique, nous devons nous assurer qu’il n’y ait pas d’autres crimes racistes. Ce sont les Tchétchènes qui provoquent les incidents. Ils veulent montrer qu’ils sont puissants ici. Nous nous baladons les mains vides et eux, ils trimballent des armes blanches. »

Sergueï croit que les amis de Iouri doivent poursuivre leur action pour obliger une police réputée corrompue et inefficace à aller jusqu’au bout de l’affaire. « Ce crime ne doit pas rester impuni. »

CONTEXTE

Tensions historiques

Les tensions entre Tchétchènes et Russes datent de plusieurs siècles. À la chute de l’URSS, les velléités d’indépendance de la petite république ont été matées par deux guerres sanglantes, en 1994 et 1999. Depuis, le séparatisme tchétchène s’est transformé en guerre sainte. Des centaines de militants islamistes de Tchétchénie et de républiques voisines combattent les forces fédérales et le pouvoir local pro-russe, plaidant pour la création d’un Émirat dans le Caucase du Nord.

Crimes racistes

Dix-neuf personnes sont mortes à la suite d’attaques à caractère raciste durant les six premiers mois de l’année, surtout des migrants d’Asie centrale et des militants antifascistes. Les violences contre les étrangers sont toutefois en nette baisse, surtout à Moscou. Les mouvements nationalistes se retournent plutôt contre l’État, qu’ils accusent de ne pas protéger la race russe et de permettre « l’invasion » du pays.

 FREDERICK LAVOIE
Cette entrée a été publiée dans Monde. Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

Les commentaires sont fermés.