Une mère « irréprochable »… Personne ne comprend

Dominique Lempereur, 45 ans, avait été huit fois enceinte, entre 1989 et 2006. Huit enfants qu’elle avait portés en elle comme autant de lourds secrets. A l’insu de tous. Autant de grossesses qu’elle avait menées à terme dans la plus grande solitude. Et, sans doute, dans la plus poisseuse des détresses. Huit fois, elle avait accouché seule. Et elle les avait étouffés tous, sitôt nés.

Huit petits cadavres dont six, étrangement, n’avaient pas été ensevelis : elle les avait cachés, dans quatre sacs hermétiquement clos, sous le capharnaüm d’un mausolée de pots de fleurs et de couvertures mitées, dans le garage de la maison que le couple louait, depuis près de 20 ans, au sentier du Pré, à Villers-au-Tertre, entre Douai et Cambrai.

Les deux autres, elle les avait enterrés à quelques centaines de mètres de là, dans la propriété de ses parents, 34, rue de Fressain : la ferme où elle avait passé son enfance, avec ses quatre frère et sœurs, où elle avait continué de vivre, quelques années durant, après son mariage avec Pierre-Marie Cottrez, en 1985.

Le couple avait emménagé, six ans plus tard, rue du Sentier : un modeste pavillon grêlé de géraniums. A quelques pas de la place chaperonnée par de grands marronniers et par l’église qui sonne aimablement les cloches à un troupeau de maisonnettes pimpantes, festonnées de pétunias et de roses trémières. Un village à la Benoît Brisefer. Avec son monument aux morts, son bar-tabac nicotiné et sa mairie désuète. A peine 700 habitants : ici, chacun connaît tout le monde. Et tout le monde est anéanti.

Dominique et Pierre-Marie Cottrez avaient eu deux filles. C’était avant tout ça : l’une était née en 1986, l’autre deux ans plus tard. Elles avaient grandi ici. Comme leur mère. Elles s’étaient mariées à Villers-au-Tertre et s’y étaient installées, l’une et l’autre. « Elles ont toutes deux accouché d’un garçon à quinze jours d’intervalle, raconte une proche. Les petits auront deux ans, le mois prochain. »

Dominique Lempereur prenait très à cœur son rôle de grand-mère. Et, que l’on sache, elle avait été une mère irréprochable. « Toujours avec ses filles, dit une voisine. C’était beau à voir. Une famille fusionnelle. »

Lui, Pierre-Marie, était de Masny, un village des environs. Un vrai chic type. Le cœur sur la main. Toujours prêt à rendre service. Un bosseur. Il arrivait qu’il se lève à l’aube pour rallier ses chantiers, parfois sur la côte, du côté de Calais ou de Dunkerque. Il était ouvrier dans une société douaisienne spécialisée dans la construction de charpentes industrielles. Le village l’avait adopté. Aux dernières élections municipales, il avait été réélu pour la troisième fois sur la liste du maire. « Une crème d’homme, raconte un villageois. Toujours prêt à s’arrêter pour papoter. Toujours un tournevis en poche pour vous tirer d’un mauvais pas. Il était dans tous les bons coups avec le comité des fêtes : le 14 juillet, c’était lui, la Fête du Cochon, en juin, c’était lui aussi. »

Elle ? Elle était aide-soignante à domicile. Aimable, polie, prévenante. Mais plus réservée. Effacée. Peut-être parce qu’elle avait conçu quelque complexe de son obésité. Peut-être, aussi, parce qu’elle portait un autre poids que celui qu’on lui connaissait. Sa corpulence avait été le paravent de toutes ses grossesses. On ne savait pas. On ne savait rien.

Peut-être Dominique Lempereur avait-elle fini par croire qu’elle mourrait avec son terrible secret. Mais voilà : la ferme familiale avait été vendue après le décès d’Oscar Lempereur, le grand-père, en 2007, dix ans après son épouse. Et, depuis peu, les nouveaux propriétaires s’étaient mis en devoir de restaurer la bâtisse. Le samedi 24 juillet dernier, ils avaient déterré ce sac et son terrible contenu en creusant des fondations dans le jardin. Ils avaient prévenu la police qui n’avait pas été longue à orienter ses recherches vers les anciens occupants du lieu.

Dominique Lempereur avait été entendue dès mardi. Et elle avait aussitôt reconnu les infanticides. Ces deux-là. Puis les six autres, dont elle avait dissimulé les corps dans son garage, sentier Dupré. « Il ne s’agit pas d’un déni de grossesse, a expliqué le procureur de la République de Douai, Eric Vaillant. Chaque fois, Dominique Lempereur était parfaitement consciente d’être enceinte. » Son avocate rétorque : « Ce n’est pas la grossesse qu’elle refuse, c’est la maternité. C’est le déni partiel. »

Ses deux premiers accouchements – ses deux filles – avaient été des calvaires. Elle ne voulait plus vivre ça. Elle ne voulait plus d’enfant. Elle, l’aide-soignante, n’avait jamais pu se résoudre à consulter pour obtenir d’un médecin qu’il lui prescrive un traitement contraceptif approprié.

Elle avait réglé la question à sa façon. Seule. Son mari n’était au courant de rien. Il n’a fait l’objet d’aucune inculpation par le juge d’instruction qui a mis Dominique Lempereur en examen pour homicides sur mineurs de moins de 15 ans. Elle a été incarcérée. L’enquête se poursuit. L’autopsie des cadavres a confirmé la version fournie par Dominique Lempereur : les nouveau-nés sont morts étouffés. D’autres analyses – génétiques notamment – sont en cours. Son avocate précise toutefois que « cinq ou six infanticides seraient d’ores et déjà prescrits. »

Les enquêteurs semblent convaincus que Dominique Lempereur dit la vérité : il n’y a pas d’autres cadavres – les fouilles, toutefois, se poursuivent. « Dominique Lempereur doit encore faire l’objet d’examens médicaux et psychiatriques, notamment pour évaluer son degré de responsabilité pénale », dit le procureur Vaillant. Et pour tenter de comprendre les mécanismes abstrus d’une tragédie à huis clos. Peut-être y a-t-il là tout le puzzle d’une vie à ramasser. A reconstituer. « Comprendre ? Comment pourra-t-on jamais comprendre ?, soupire une voisine des Cottrez. Et qu’y a-t-il d’autre à comprendre, d’ailleurs, que l’infinie souffrance de cette mère-là ? Je ne l’accable pas. Et je sais qu’à Villers, personne ne le fera. »

STEPHANE DETAILLE
Cette entrée a été publiée dans Monde. Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

Les commentaires sont fermés.