Les francophones doutent de la N-VA

Elio Di RupoJe peux ? » Dix-huit heures dix-sept, devant une salle Internationale de la Chambre comble, Elio Di Rupo fait son entrée, quémande l’avis des photographes et cameramen : peut-il tomber la veste ? On n’avait plus vu le préformateur depuis le 21 juillet… Légèrement fatigué mais plutôt souriant, il revient de chez le Roi, qui a prolongé sa mission pour deux semaines. Il se lance aussitôt, en néerlandais puis en français, dans la lecture d’une déclaration. Quinze minutes dans chaque langue, suivies d’un questions-réponses où le Montois répond, plutôt détendu, dans les deux langues. L’exercice est parfaitement maîtrisé, tant sur la forme que sur le fond. Décodage d’une communication dont chaque mot est pesé.

« Titanesque »

Voilà plusieurs jours que la presse flamande relaie l’impatience des négociateurs nordistes. Selon eux, les avancées seraient « inexistantes », les francophones n’ayant « toujours pas compris ». Depuis jeudi, le pessimisme s’installe dans les rangs francophones aussi.

Elio Di Rupo n’exclut aucun scénario. « Je plaide pour le succès ! » Mais, s’enquiert-on, l’échec est une option ? « Oui, comme dans la vie. » On n’en est pas là. Le préformateur ne s’en cache pas, la tâche n’est pas facile. Elle est même « titanesque ». Et loin d’être finie – « beaucoup d’efforts restent à faire ».

« Centre

de gravité »

Il l’a d’abord dit en flamand puis, un quart d’heure plus tard, en français. Les journalistes flamands cillent, les francophones tressautent. Oui, le préformateur a bien cette phrase, serinée depuis des années par la Flandre, qui fait hurler les francophones. « Vu les résultats électoraux en Flandre, nous savons que le centre de gravité de la Belgique se déplacera vers les entités fédérées. » Historique : pour la première fois, un francophone se rallie officiellement aux exigences communautaires du Nord du pays. Elio Di Rupo parle, à ce moment, en tant que préformateur. Il engage les négociations sur la voie de la révolution copernicienne. Voilà qui devrait rassurer les partis flamands à la table, qui tremblent de voir les discussions « sabotées » par les francophones comme, disent-ils, en 2007. Mais l’homme au nœud papillon est aussi le président du premier parti (et de loin) francophone. C’était à lui de franchir ce pas, il facilite (mais impose) la voie au CDH et à Ecolo. Maintenant que c’est dit, on ne fera plus marche arrière, à moins de plonger le pays dans la crise.

L’avancée est symboliquement capitale. Elle montre que le PS (mais, avec lui, Ecolo et le CDH) mesure qu’ils n’ont guère le choix. Pour « stabiliser » (sauver) le pays, il faut « une évolution institutionnelle équivalente à celles de 1980 ou 1988-1989 ». En clair : « une grande réforme de l’Etat ». Que les francophones acceptent, pourvu qu’elle soit « équilibrée ».

Et, toujours à destination des partis flamands sceptiques, Elio Di Rupo liste les domaines dont on discute à sa table. En filigrane se dessine un « voyez, nous n’avons pas de tabou ». Hormis la Défense et les Affaires étrangères, ce sont en effet la plupart des grandes compétences fédérales qui sont donc en discussion – et potentiellement ouvertes à transfert, total ou partiel. Jugez plutôt : soins de santé, allocations familiales, emploi, fiscalité, mécanismes de financement, justice, mobilité, énergie, code de la route, télécoms, recherche scientifique, sans oublier la protection des minorités, le rôle de Bruxelles, le Sénat et BHV. Voilà pour le menu. Copieux. Mais fallait-il trois semaines pour n’en arriver que là ? Le préformateur retrouve sa discrétion. Précise quand même : « Y a-t-il des éléments d’un accord dans ces domaines ? Oui ! Mais tant qu’il n’y a pas d’accord sur tout, il n’y a d’accord sur rien. » Un peu plus tôt, il avait expliqué que « l’objectif de la préformation, qui est d’élargir les éléments de convergence, est largement rencontré ».

« Personnel »

C’est bien le préformateur qui s’exprime. A quelques passages près. Ceux qu’Elio Di Rupo ajoute, en tant que président du PS et qui, sans doute, n’auraient pas été acceptés par un ou plusieurs partis à la table. Ils sont lourds de sens. C’est ainsi le socialiste francophone et seulement lui qui insiste sur la nécessité « de préserver l’essentiel : la solidarité personnelle et la stabilité du pays ».

Est-ce à dire que tout le monde ne partage pas ce dessein ? Vraisemblablement et c’est précisément là ce qui menace, pour l’heure, l’issue des négociations. Selon nos informations, l’attitude de la N-VA inspire le doute et l’inquiétude dans le camp francophone. « La N-VA croit qu’elle est seule à la table. Pour ce parti, le minimum minimorum à obtenir, c’est la note Octopus (NDLR lire ci-contre) », explique-t-on. « Durant les discussions, nous n’avons pas entendu une seule concession de leur part », dit un autre. D’où la grosse crainte qui habite désormais les francophones : la N-VA est-elle en capacité de faire des compromis ? La question, qui vaut tant pour Bart De Wever que pour ses cadres, ses militants et ses élus, n’a à ce jour pas trouvé de réponse. Mais les négociateurs du Sud du pays nourrissent de sérieux doutes. Et, pour le dire autrement, s’interrogent : « Les nationalistes flamands veulent-ils encore de la Belgique ? »

La réponse à cette question conditionnera l’issue des négociations. La semaine prochaine sera « familiale » pour les négociateurs (en clair : des vacances) à l’exception d’Elio Di Rupo et de Bart De Wever. L’occasion, pour le préformateur, de dissiper ou conforter ses doutes. Dans le premier cas, il devrait formuler, d’ici au 16 août (date de son prochain rendez-vous royal), des propositions concrètes. Lesquelles, si elles sont acceptées par les sept partis – à ce propos la porte du gouvernement est « toujours ouverte » aux verts –, permettraient d’entamer la phase de formation. Si, au contraire, le préformateur ne croit plus à la bonne volonté d’un partenaire (et non des moindres : le premier parti à la Chambre !), il devrait alors acter l’échec (« collectif »). « On serait en crise de régime », s’alarme-t-on déjà dans un parti.

Carl Devos : « Je suis inquiet »

entretien

Carl Devos, politologue à l’université de Gand, s’étonne du peu d’avancement de la mission du préformateur. « Il doit prendre des initiatives », dit-il.

Convaincu par les déclarations d’Elio Di Rupo ?

Je suis convaincu des bonnes intentions d’Elio Di Rupo, oui. Mais j’ai surtout l’impression qu’il a voulu faire preuve de bonne volonté. Lorsqu’il renvoie à la révolution copernicienne du ministre-président flamand Kris Peeters, c’est une évolution très importante. Je ne veux pas être cynique, mais ce sont des mots !

Ces derniers jours, l’interprétation de sa mission a été très différente : plus optimiste du côté francophone, sceptique du côté flamand. On se demande si les francophones ont réellement compris les leçons du 13 juin.

Derrière les déclarations d’ouverture francophones, les partis flamands ne trouveraient pas assez d’avancées concrètes…

Voilà ! Je pense qu’Elio Di Rupo est de bonne volonté, que les relations sont relativement bonnes entre les partenaires, mais que le fossé reste immense entre les mentalités, l’état d’esprit des deux grandes communautés.

Voyez-vous la déclaration de Di Rupo comme un message à l’opinion publique francophone ?

Sans doute, oui. Mais quelque chose me surprend… Elio Di Rupo est le plus expérimenté à la table de négociations, il connaît la politique sur le bout des doigts. Or, il attend longtemps avant de faire des propositions. Il semble un peu opérer comme un notaire. C’est ce que l’on avait reproché à l’époque à Yves Leterme.

Je pense qu’il doit absolument faire des propositions de compromis. Et peu importe qu’il soit en phase de « préformation » ou de « formation », le mot ne compte pas. Après trente ou quarante jours, on parle toujours des problèmes. mais quand parlera-t-on des solutions ? Cela me rend profondément inquiet. Pas forcément pessimiste quant à un échec pas encore. Mais inquiet, oui.

Plus Di Rupo attendra, plus des critiques s’élèveront en Flandre. Mieux vaut une longue formation et un bon accord, c’est vrai. Mais là, on a le sentiment que sa mission fait du surplace.

Prendre une semaine de vacances, est-ce dès lors opportun ?

C’est sans doute bon pour éviter le stress, des confrontations plus sérieuses. Si l’on avait avancé vers un accord, cela risquerait de briser une dynamique, mais il me semble que nous en sommes loin. Cette semaine sera positive si Di Rupo et De Wever la mettent à profit pour tenter de formuler des propositions de compromis.

Cette double approche – institutionnel d’une part, majorité de l’autre – est-elle positive ?

Le plus important, c’est l’obtention d’un bon accord communautaire avec les sept partenaires autour de la table. S’il y en a un, alors nous entrerons dans une autre phase d’optimisme, de confiance, et il n’est pas exclu que De Wever accepte les verts.

LA NOTE OCTOPUS

Ce que veut la Flandre.

Rédigée en février 2008, le cahier des revendications flamandes est annexé au dernier accord de gouvernement flamand. C’est la bible institutionnelle du Nord.

Première priorité de la note Octopus : la régionalisation du marché de l’emploi (politique d’activation des chômeurs, définition des groupes cibles, formation…) Elle revendique aussi, dans la foulée des résolutions du parlement flamand de 1999, la régionalisation du financement des soins de santé et de la politique familiale, y compris les allocations familiales. La note attend aussi, avant la régionalisation – espérée – de la SNCB, des premiers pas dans cette voie, via notamment l’implication des régions dans le programme d’investissement ferroviaire. Elle exige l’accroissement de l’autonomie fiscale et financière des régions. Le splitsing de BHV. Le respect du principe de territorialité et du caractère flamand de

la périphérie. bruxelloise. Et la demande d’application de l’article 35 de la Constitution, qui ouvre les portes de la révolution copernicienne dont rêve la Flandre. En déplaçant le centre de gravité vers les Régions et en définissant les maigres compétences encore dévolues au fédéral.

 OLIVIER MOUTON, DIRK VANOVERBEKE, VERONIQUE LAMQUIN
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