Si ce n’est Jonathan, c’est donc Kevin !

Euro 2010 Le plus improbable des scénarios a eu lieu à Barcelone

Ils ont eu tous les deux du mal à y croire et tout le stade avec eux. Ce vendredi soir, on attendait le sacre européen de Jonathan Borlée dans ce 400 m qu’il avait dominé au fil des deux premiers tours à Barcelone et dont il occupait le premier rang sur les tablettes continentales avec un record de Belgique pointant à 44.71. Mais, à l’issue d’une course on ne peut plus improbable, où lui, le favori, s’est pris les pieds dans le tapis, c’est Kevin, son frère jumeau, qui est monté sur le trône. Un vrai drame shakespearien en eurovision !

Il faudra sans doute beaucoup de temps pour comprendre ce qui s’est passé vendredi soir, sauf pour ceux qui se sont rappelé que c’est lui, Kevin, qui, en 2008, à Pékin, avait loupé la finale olympique de quelques centièmes, en devenant le premier Belge à descendre sous les 45 secondes (44.88) et qu’il en avait donc sous la semelle pour ce type de compétition.

Surtout que, à l’insu de son plein gré, il avait pu s’économiser dans une demi-finale qui l’avait un peu frustré (comme les commentaires de ceux qui ne croyaient pas en ses chances d’ailleurs…) mais dont la lenteur lui a sans doute servi au bout du compte.

Car, dans une finale bien maîtrisée, où il ne s’est jamais démonté, il a attendu son heure avant de frapper. A l’entrée de l’ultime droite, qu’il avait entamée en… 7e position, Kevin Borlée a remonté un à un tous ses adversaires dans un final dantesque pour venir coiffer tout le monde sur le fil en 45.08, son meilleur temps de la saison, à commencer par les Britanniques Michael Bingham et Martyn Rooney, classés dans cet ordre en 45.23.

Jonathan Borlée, lui, a dû se contenter de la 7e place en 45.35, très loin donc de ses 44.71 de mercredi qui l’avaient élevé au rang de grandissime favori. Un « coup de moins bien » après 250 mètres de course et, comme le Français Leslie Djhone et l’Irlandais David Gillick, que l’on présentait comme ses plus sérieux rivaux, il a dû dire adieu à un titre qui lui tendait les bras.

La chance, pour l’athlétisme belge, c’est de pouvoir compter aujourd’hui sur deux talents exceptionnels qui, quand ils ne se complètent pas, se substituent l’un à l’autre. Hier, c’était Jonathan qui était consacré meilleur universitaire américain ; aujourd’hui, c’est Kevin qui ceint les lauriers de champion d’Europe, un titre que l’on attendait, côté masculin, depuis 1971 et la victoire de Karel Lismont sur marathon à Helsinki.

Clyde Hart, l’ex-entraîneur de Michael Johnson a toujours dit que le 400 m était « la quintessence de l’athlétisme. Sinon, pourquoi une piste ferait 400 m ? »

La beauté de cette épreuve, c’est aussi sa simplicité. On part d’un endroit pour faire un tour.

Ce vendredi, dans le stade olympique, Kevin Borlée a compris ce précepte. Il est parti, il a couru, il a fait un tour et il a gagné. Désormais, le roi de l’Europe, c’est lui !

LEs médailles belges auX championnatS d’europe

Or

1962 Gaston Roelants 3.000 m steeple

1971 Karel Lismont Marathon

2006 Kim Gevaert 100 m

2006 Tia Hellebaut Hauteur

2006 Kim Gevaert 200 m

2010 Kevin Borlée 400 m

Argent

1938 Joseph Mostert 1.500 m

1946 Pol Braekman 110 m haies

1954 Lucien De Muynck 800 m

1962 Aurele Vandendriessche Marathon

1966 Aurele Vandendriessche Marathon

1969 Gaston Roelants Marathon

1982 Armand Parmentier Marathon

1994 Vincent Rousseau 10.000 m

2002 Kim Gevaert 100 m

2002 Kim Gevaert 200 m

Bronze

1950 Gaston Reiff 5.000 m

1966 Gaston Roelants 3.000 m steeple

1974 Gaston Roelants Marathon

1978 Karel Lismont Marathon

1982 Karel Lismont Marathon

1994 Patrick Stevens 200 m

1994 William Van Dijck 3.000 m steeple

Un jumeau en cachait donc un autre

Au-delà d’une course pour le moins étonnante, c’était forcément un peu la surprise qui prévalait en bord de piste après l’arrivée. Grand battu du jour, le principal favori, Jonathan Borlée, n’en n’avait pas pour autant perdu le sourire et il fut logiquement le premier à féliciter le vainqueur, son frère jumeau il est vrai : « Je suis vraiment content pour lui. Chapeau. Il espérait chaque fois descendre sous les 45 secondes, sans succès, et là il gagne ! Bravo à lui. Pour ma part, je suis parti sur un bon rythme mais, malheureusement, les jambes ne suivaient pas. Ça arrive à la mauvaise course. C’est dommage, mais c’est comme ça qu’on prend de l’expérience. »

Si Jonathan ne tombait pas dans la déprime, Kevin, lui, ne se laissait pas gagner par l’euphorie : « On savait que ce serait une course très ouverte, où chacun avait une chance de s’imposer. Avec Jonathan, on en avait parlé et on s’était dit que celui qui parviendrait à faire sa course pourrait gagner. Leslie Djhone est parti très vite, c’est vrai, mais je n’y ai pas vraiment pensé, même quand il m’a rattrapé. Moi, je faisais simplement ma course, je suis resté concentré et voilà, j’ai fini fort. Bien sûr, je suis un peu triste que Jonathan ne soit pas sur le podium avec moi car il a fait une super saison et il l’aurait bien mérité. »

Grosse déception

chez les battus

Autre son de cloche bien entendu dans les rangs de ceux qui, unanimement, estimaient avoir raté le coche. En tête, le Français Leslie Djhone, parti le plus rapidement et largement en tête à l’entrée de la ligne droite, avant de rester incroyablement planté à 20 mètres de la ligne et finalement seulement sixième : « Je savais que Jonathan et Gillick terminaient vite alors je suis parti fort. On s’est au bout du compte neutralisés tous les trois et on est tous passés à côté. C’est bizarre que les trois premiers temps de la saison ne sont pas sur le podium. Ce sont ceux qui n’ont pas fait une grosse demi-finale qui sont arrivés au bout. »

L’Irlandais David Gillick paraissait plus dépité encore : « Extrêmement déçu, voilà comment je me sens. On savait avant de prendre le départ que ça serait une course très serrée où tout le monde pouvait saisir sa chance. Malheureusement pour moi, je ne réalise pas ma meilleure course et je manque une énorme possibilité d’accrocher la médaille d’or qui était vraiment à ma portée. Au final, c’est un Borlée, mais pas celui que j’attendais, qui s’impose. C’est comme ça… »

« Jonathan méritait le titre »

ENTRETIEN

BARCELONE

DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL

On avait fait de Jonathan Borlée le favori et de son frère Kevin l’outsider. Et pourtant, c’est le deuxième qui a été sacré ce vendredi nouveau roi d’Europe. Avec des sentiments mitigés.

Kevin, on a l’impression que vous n’étiez pas 100 % heureux après avoir remporté la victoire, ce soir…

C’est vrai, d’abord, certains commentaires m’avaient énervé ces derniers jours (NDLR : ceux ne le considérant pas comme l’un des prétendants au titre). Et puis, je pense que Jonathan méritait de gagner aujourd’hui. Il fait une saison incroyable, il a encore prouvé en demi-finale qu’il était plus fort que tout le monde. Il m’a dit après la course que les jambes n’étaient pas là. Ça peut arriver… Je suis un peu triste à cause de ça.

C’est à cause de ça aussi que vous n’avez pas éclaté de joie à l’arrivée ?

J’ai éclaté de joie dans un premier temps, mais je n’avais pas vu où était Jonathan. Je sais ce que c’est de ne pas gagner, d’être déçu de sa course. J’ai eu le cas aux NCAA cette année, l’année passée aussi. Cela faisait deux ans que j’avais l’impression d’essayer et que même si j’étais capable de faire des gros chronos, ça ne sortait pas. C’est sorti aujourd’hui mais je le répète, Jonathan méritait le titre.

Racontez votre course, vos sensations pendant ces 400 mètres.

Lors du départ d’échauffement, je m’étais senti un peu lourd. Mais je me suis motivé, en me disant que c’était dur pour tout le monde, que tout pouvait arriver. Je me suis mis en tête que tout le monde allait partir comme un dingue pour sortir un chrono, pour être en tête. Leslie Djhone m’a passé très tôt, plus tôt que je ne pensais, mais je suis resté concentré. J’ai vu que les autres n’arrivaient pas jusqu’aux 300 m et que donc, j’étais encore dans le tas. Je me suis dit : “Reste concentré, t’es dans le coup” au lieu de tout démonter comme j’aurais pu le faire. Et puis il y a la ligne droite, je passe, je passe, je vois que ce n’est pas fini. Je me dis “Ne pense pas à la victoire“. Sur la fin, je casse mais je n’étais pas sûr d’être premier.

Vous êtes le premier champion d’Europe masculin belge depuis 39 ans. Cela vous fait quelque chose ?

Euh… Non. C’est génial pour l’athlétisme belge, mais ce n’est pas la chose à laquelle je pense. Je m’entraîne dur pour gagner, pour vivre ce type de championnat, pour aller loin. Comme Jonathan. On a envie d’avancer, de progresser, de faire des gros chronos et montrer à tout le monde que les petits Belges sont là.

Vous allez offrir à votre frère sur 4 × 400 m la médaille qu’il n’a pas gagnée en individuel ?

Quoi qu’il arrive, je veux faire un grand truc sur 4 × 400 m.

Jonathan Borlée en panne de jambes

Jonathan Borlée a rapidement digéré sa légitime déception pour dire tout le bien qu’il pensait de la victoire de son frère.

« Kevin a fait un travail incroyable pour arriver jusque-là. On s’était dit avant la course que, pour l’emporter, il faudrait courir sa course. Il l’a très bien fait et je suis très heureux pour lui. Vous, les journalistes, l’aviez un peu énervé ces derniers jours en le sous-estimant et il a répondu de la meilleure des manières. »

Les journalistes n’avaient pas été les seuls à considérer Kevin comme un peu mois rapide que son frère. Même son père Jacques avait affirmé qu’il était plus endurant que résistant…

« Il l’a prouvé aujourd’hui en gagnant sa troisième course ! »

Favori de la course, le nouveau recordman de Belgique après ses 44.71 de la demi-finale, refusait de mettre sur ce nouveau statut la raison de son échec.

« Ce n’est pas ça du tout. J’étais fatigué, mes jambes n’ont pas répondu au plus mauvais moment. Je n’avais pas beaucoup dormi ces derniers jours, sans savoir pourquoi, je me réveillais très tôt. Et puis, en début de saison, j’ai un peu retardé ma préparation et c’est peut-être le petit truc qui m’a manqué pour être à 100 % à la troisième course de ma semaine. »

La panne aux 250 m

Il était pourtant, il le reconnaît plutôt bien parti, au moins jusqu’à la moitié de la finale.

« C’est vrai, reconnaît-il. Mais, aux 250 m, j’ai un petit creux, je m’écrase et je sais que c’est parce que mes jambes ne sont pas là. J’ai malgré tout essayé d’aller à fond jusqu’au bout, de me dire que ce n’était juste qu’une impression. Malheureusement, ce ne l’était pas. »

RÉACTIONS

Jacques Borlée. « J’ai un sentiment mitigé. C’est compliqué mais je savais que ça allait être comme ça. J’avais dit à Kevin “Ta qualité, c’est ta VO2 max (NDLR : capacité optimale qu’a un corps à filtrer puis à utiliser l’oxygène inspiré). Trois courses, à un moment donné, ça va payer. Ne pars pas trop vite, attends ton heure et fais ta dernière ligne droite comme à Pékin et ça va sortir“. Il a fait la course idéale. C’est lui qui prend les lauriers, mais Jonathan est trois dixièmes derrière et il est 7e. C’était vraiment une finale de dingues, avec beaucoup de stress, où les trois grands favoris sont passés à la trappe. En tant que père, je suis à la fois très joyeux et je dois vivre la déception de l’un de mes fils. Ça fait 22 ans que c’est comme ça. Ce qui est particulier, c’est que c’est une fois l’un, une fois l’autre qui crée l’exploit. »

Wilfried Meert (patron du Mémorial Van Damme). « Un Borlée peut toujours en cacher un autre ! Kevin était sans doute le plus frais et, pour lui, c’est très bon pour sa confiance après ses performances qui l’avaient laissé sur sa faim et son couac de Monaco. Quant à Jonathan, je crois que ses 44.71 de sa demi-finale lui ont peut-être enlevé plus de jus qu’on ne le pensait. J’ai trouvé sa foulée mois souple, moins solide. Les trois favoris – Jonathan, Gillick et Djhone – se sont cassé l’un l’autre. Chapeau aussi aux Britanniques et à leur fighting spirit ! »

Michael Bingham (2e). « Kevin et Jonathan, ce sont de bons gars. Ils s’entraînent dur. C’était le jour de Kevin, mais tout le monde a été jusqu’au bout. »

Martyn Rooney (3e). « Je savais qu’un Borlée allait gagner, mais pas lequel ! Kevin a été très régulier et sur la fin, il a été très fort. »

Michael Johnson : « Kevin a réussi une course fantastique »

C’est la référence ultime du 400 m. Michael Johnson, toujours détenteur du record du monde (43.18) sur la distance, a aligné les titres olympiques et mondiaux. Aujourd’hui consultant de luxe pour la BBC, celui qui fut surnommé la « locomotive de Waco », n’avait pourtant pas fait de Kevin Borlée l’un de ses favoris.

« On attendait un Borlée et c’est l’autre qui a émergé. Kevin revient de nulle part et surgit juste quand il faut. Il était relax, bien calé dans la foulée de Leslie Djhone avant de sortir un finish vraiment incroyable. Peu importe le temps, c’est la façon dont la course est courue qui importe. Et Kevin a réussi une course fantastique. »

Johnson place les jumeaux dans le gratin de la discipline. « Kevin a cette chance de côtoyer le vivier américain à l’université de Floride. C’est évidemment une bonne chose car le niveau est très élevé et lui permet d’acquérir énormément d’expérience. Ce qu’il y a de bien avec les deux frères, c’est qu’ils sont ambitieux. Il faut toujours viser plus haut. Quand vous atteignez les 44 secondes, vous devez vous braquer sur l’objectif suivant, c’est-à-dire les 43 secondes. Et même si cela prend un peu de temps, le travail et la correction de certains détails feront la différence. Vous savez, le 400 m est une course complexe qui nécessite un certain temps avant d’être appréhendée. Je n’ai battu le record du monde qu’après 9 ans sur le circuit. » Pour rappel, Kevin n’a lui que 22 ans.

PHILIPPE MERTENS, PHILIPPE VANDE WEYER, SEBASTIEN CLOSE
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