La banque capitule devant la révolte des aînés

retrait.jpg 
ING voulait limiter les retraits des seniors aux self-bank

Tout ce mardi durant, il a plu des communiqués scandalisés sur les rédactions du royaume. Tour à tour, l’association de défense des seniors Senior Flex, l’association de la mutualité socialiste Espace Senior, le Centre pour l’égalité des chances, la ministre de l’Egalité des Chances, Joëlle Milquet et le ministre des Entreprises, Vincent Van Quickenborne, ont crié à la discrimination.

Un tollé suscité par quelque pratique xénophobe ? Non, par une mesure que la direction d’ING comptait mettre en œuvre dès ce 11 août : à compter de cette date, les retraits d’argent dans les distributeurs seraient plafonnés à 1.000 euros par semaine pour les clients âgés de 60 ans et plus. En procédant de la sorte, disait-elle, la banque entendait protéger ses clients les plus vulnérables des arnaques qui surviennent aux self-bank.

Selon ING, en effet, les vols de cartes et de codes bancaires durant les opérations aux distributeurs aurait doublé au cours des quatre dernières années et cette augmentation se serait faite au préjudice presque exclusif des utilisateurs plus âgés.

ING ne fournit pas de chiffres attestant cette augmentation mais le Service de médiation des banques (Ombfin) confirme que le nombre de plaintes suscitées par ce genre d’arnaque a, en effet, plus que doublé en quatre ans : 49 en 2006, 114 l’an dernier et déjà 55 pour le premier trimestre de cette année 2010. « Et les personnes âgées constituent clairement la cible privilégiée des malfaiteurs », dit-on chez Ombfin.

Bref, ING présentait cette mesure comme une protection qu’elle comptait offrir à ses clients plus âgés. « Ils seront avisés de cette mesure via leurs extraits de compte, expliquait sa porte-parole, Chantal Gelders. S’ils le souhaitent, les clients appartenant à cette catégorie d’âge pourront toutefois négocier avec leur agence une augmentation de ce plafond. Il faut savoir que 98 % des retraits opérés via les distributeurs sont inférieurs à 1.000 euros par semaine. »

L’utilisation des cartes bancaires est régie par la loi du 17 juillet 2002 dont l’article 8, § 2, prévoit que le titulaire de la carte est responsable des conséquences liées à la perte ou au vol de sa carte à concurrence de 150 euros – le montant de la franchise légale. Le reste est donc à la charge de la banque, sauf si le titulaire a rendu l’abus possible ou l’a facilité « par une négligence grave ».

Cet aspect de la réglementation avait-t-il influencé la décision de la banque ING ? « Ce n’est pas une question d’argent », rétorquait la banque.

Quoi qu’il en soit, cette décision suscita d’emblée une tempête de protestations. « La banque semble partir du principe qu’une fois qu’elles atteignent l’âge de 60 ans, les personnes perdent leurs capacités de discernement, estimait Espace Senior. Or, la personne âgée reste un citoyen, acteur de sa propre vie, capable de faire des choix s’il possède les bonnes informations. »

Edouard Delruelle, directeur du Centre pour l’égalité des chances, annonçait qu’il réclamait de la banque des informations complémentaires : « Ainsi présentée, disait-il, cette mesure semble tomber sous le coup des lois qui, depuis 2003, sanctionnent la discrimination sous toutes ses formes, y compris la ségrégation basée sur le critère de l’âge. Une différence de traitement n’est autorisée que si elle peut être justifiée par un but légitime et si elle est appliquée de manière appropriée et nécessaire. La mesure annoncée par ING ne semble pas répondre à cette exigence : elle apparaît comme linéaire et disproportionnée. »

Plusieurs ministres allaient lui faire chorus. De Joëlle Milquet au ministre flamand du Bien-Etre, Jo Vandeurzen, en passant par Vincent Van Quickenborne qui n’y allait pas par quatre chemins : en adoptant cette mesure, disait-il, ING modifiait le contrat qui la lie directement à ses clients qui peuvent dès lors facilement changer de banque sans aucuns frais – le ministre allait même fournir sur Twitter (!) l’adresse d’un site proposant toutes les informations utiles…

La banque réfutait bien sûr toute forme de discrimination : « Chez nous, les retraits opérés aux distributeurs par nos clients les plus jeunes sont également plafonnés », arguait sa porte-parole.

Mais cette sérénité de façade devait être le paravent d’une grande tempête au sein de l’institution bancaire. ING allait d’abord annoncer, en fin d’après-midi, son intention d’« évaluer » sa décision. Avant de faire carrément volte-face en début de soirée.

Un communiqué de la banque est tombé peu avant 19 heures : « ING Belgique a constaté que des incertitudes pourraient subsister quant à la bonne interprétation de la décision envisagée et a donc décidé de ne pas appliquer cette décision et de prévenir individuellement les clients concernés de la possibilité de choisir eux-mêmes leur limite de retrait hebdomadaire ».

On parlera sobrement d’un prompt – et habile – rétablissement…

limites usuelles

Pour les uns, gourmands en cash, il s’agit d’une source de tracas inutiles. Pour les autres, cela tient de la prudence élémentaire. Quoi qu’il en soit, la majorité des comptes à vue et des cartes Maestro associées ne permettent pas des retraits d’argent illimités. Voici les règles « standard » de cinq grandes banques belges.

Si besoin, ces plafonds de retrait peuvent être revus à la hausse, voire à la baisse, après demande auprès de votre agence ou sur internet. Des demandes traitées au cas par cas.

Signalons que les comptes pour mineurs connaissent bien souvent des règles plus strictes encore. Bon à savoir enfin : les chargements Proton sont souvent inclus dans le calcul des plafonds.

Banque de la Poste

La carte « Postomat Plus » ne permet pas de retirer plus de 500 euros par jour, ni plus de 1.250 euros sur sept jours consécutifs.

BNP Paribas Fortis

L’ex-Fortis a fixé la limite quotidienne à 625 euros. Il est impossible de retirer plus de 1.250 euros sur une durée de sept jours consécutifs.

Dexia

La limite est fixée à 1.000 euros par jour, par carte bancaire (650 euros pour les retraits effectués aux distributeurs autres que ceux du réseau Dexia) et à 5.000 euros par semaine, par carte.

KBC

Chez KBC et sa petite sœur CBC, n’espérez pas sortir du distributeur plus de 650 euros par jour, ni plus de 2.500 euros par semaine. Autre garde-fou : par compte à vue, les retraits hebdomadaires ne peuvent excéder 5.000 euros.

ING

Avant de songer à restreindre les retraits des personnes de plus de 60 ans, ING disposait des règles les plus simples : le distributeur de billets cale au bout de 2.500 euros par semaine. C’est tout : pas de limite journalière. B.M.

Bis repetita

Carrefour
avait aussi plié

Ce n’est pas la première fois, en Belgique, qu’une très grande entreprise introduit, puis retire une mesure controversée touchant les personnes âgées. En février 2002, Carrefour avait imposé une limite d’âge à l’octroi de la carte Pass, une carte de crédit et de fidélité. Les personnes de plus de 70 ans n’y avaient pas droit. Motif invoqué : ayant une espérance de vie limitée, ces personnes présentaient le risque de ne pas rembourser les avances liées à leur carte de crédit. Suite à la médiatisation de cette limitation, aux menaces de poursuites judiciaires de Test-Achats, et à une demande d’information du ministre de l’Economie de l’époque, Charles Picqué, le distributeur français avait retiré sa mesure, deux jours après la publication de l’information par voie de presse. « Le souci est clairement de répondre aux attentes de la clientèle », avait justifié le distributeur.

Une vie d’incapable, passé 60 ans

C’est dur de lire les infos ! On y apprend des choses sur soi qu’on aimerait mieux ne pas connaître. Qu’on est vieux, par exemple, et donc incapable, dès qu’on a passé 60 ans. C’est l’ING qui le dit. Je fais appel à ma mémoire, qui est encore bonne, merci, oui : j’ai 63 ans. J’ai donc déjà migré de l’autre côté du fleuve, dans le pays de l’incapacité notoire. D’assurer ma sécurité, de penser mon budget, de réfléchir, créer, vivre, simplement.

Oui, c’est dur. De ne plus pouvoir s’imaginer en Platon, qui écrivit un de ses derniers dialogues, Philèbe, sur le plaisir, à près de 80 ans. En Victor Hugo qui accoucha de son fameux Quatre-vingt-treize à 72 ans. En Picasso, qui préparait encore des expos en galerie à 90 ans. En Matisse, qui décora la chapelle du Rosaire de Vence à 89 ans. En Clint Eastwood, actif de chez actif à 80 ans. En Woody Allen, qui tourne avec Carla Bruni à 74 ans. Ou même en Oscar Niemeyer et Manoel de Oliveira qui, à passé 100 ans, ne cessent d’architecturer et de cinématographier.

On se disait que, peut-être, ces grandes choses nous arriveront aussi à l’automne de la vie. Réveil brutal. Fini de se rêver en ces hommes illustres. Fini de se persuader qu’on a encore des choses à donner à sa famille, au public, à la société, à la vie. Nous, clients belges de plus de 60 ans, ne pourrons plus prétendre à être des seniors actifs, créatifs, talentueux, dynamiques. On est incapables de se gérer, de gérer son budget et de retirer, s’il le faut, plus de 1.000 euros par semaine d’un self-bank, c’est donc qu’on n’est capables de rien !

Pourtant je me sens encore tel un ado, plein de sève, de désirs, de créativité, d’enthousiasme, de curiosité. Mais si les technocrates de la banque disent le contraire…

 JEAN-CLAUDE VANTROYEN, STEPHANE DETAILLE, BERNARD DEMONTY
Cette entrée a été publiée dans Belgique, Economie. Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

Les commentaires sont fermés.