Elio Di Rupo prolonge, si la N-VA joue franc jeu

Salle internationale de la Chambre, 18 h 30… Même heure, même lieu que la dernière conférence de presse, le 29 juillet dernier. C’est un Elio Di Rupo plus sévère, plus fatigué, assurément, qui prend la parole. En néerlandais d’abord (27 minutes), en français ensuite. On prêtait au préformateur l’envie de ne pas poursuivre… C’est pourtant confirmé dans sa mission qu’il vient de quitter le Palais. Un élément neuf ? « Je ne suis toujours pas demandeur de continuer, c’est le Roi qui me l’a demandé, j’assume », glissera Elio Di Rupo, à l’issue de la conférence de presse. Laquelle, comme la précédente, est lourde d’enseignements et de messages à destination des différents partis.

1. La pression est maximale sur la N–VA Jamais, au cours de son exposé, Elio Di Rupo ne prononce le nom d’un des partis à la table. Surtout pas pour jeter l’opprobre. Mais tous les négociateurs vous le diront, en coulisses : si les discussions ont, par trois fois, failli échouer, c’est bien à cause de la N-VA. Dimanche soir, lorsque Bart De Wever refuse le paquet de compétences ; lundi soir, lorsque le même exige la refonte de la loi de financement ; mardi, enfin, lorsque le message envoyé au préformateur est toujours : « insuffisant ». Alors que les six autres partis, sans le dire officiellement, sont plutôt enclins à accepter le périmètre tracé par le préformateur, la N-VA cale. Et alimente ainsi les doutes quant à sa capacité à faire des compromis, quant à son envie réelle de réformer la Belgique fédérale. Malgré de longues conversations avec Bart De Wever, Elio Di Rupo n’a toujours pas l’assurance que la N-VA « joue le jeu »… Voilà pourtant six semaines que ceux-là discutent. Et que le temps presse, « parce qu’un autre travail titanesque nous attend : l’élaboration du budget du pays tout entier, qui requiert un effort de 25 milliards ». Mais aussi parce que les autres partis s’impatientent, que des tensions apparaissent, parfois même entre alliés objectifs, que les fuites commencent. Et, surtout,

parce qu’Elio Di Rupo n’entend pas s’enliser comme a pu le faire Yves Leterme, et perdre toute sa crédibilité. « L’heure est au choix, il faut atterrir, martèle donc le pré-formateur. Il faut que chaque parti soit capable de faire des concessions. Il faut que chaque parti admette qu’il ne peut pas obtenir tout ce qu’il désire. Il faut que chacun soit capable, à un moment donné, de conclure un compromis. » Avis à Bart De Wever…

Ces mots suffiront-ils ? Pour appuyer ses dires, le préformateur rappelle au patron de la N-VA – qui a coutume de dire en négociation qu’il « représente 80% de la Flandre » – la voix des urnes. « Il serait gravissime de ne pas prendre en considération l’opinion de la population qui, dans sa majorité, ne veut pas de la scission de la Belgique. » Message à peine voilé aux ténors de la N–VA (parfois plus radicaux que leur chef) : leurs électeurs ne sont pas tous séparatistes, bien au contraire.

Puis, déroulant la stratégie habilement dessinée, ces dernières heures, pour forcer Bart De Wever à sortir du bois, le préformateur met la pression (via le Roi) mais donne aussi de solides gages à la N-VA.

2. Le Roi est mis à contribution Bart De Wever peut-il se contenter du périmètre tracé par Elio Di Rupo, et légèrement élargi (lire ci-dessous), ce mercredi, par le communiqué du Palais ? Comme la réponse ne vient pas, le pré-formateur en appelle au souverain. Albert II a en effet mis entre parenthèses, l’espace de deux jours, la mission de pré-formation. Le Roi en profitera pour rencontrer tous les présidents de parti négociant, pour l’heure, le volet institutionnel (N-VA, PS, CD&V, SP.A, CDH, Ecolo et Groen). Officiellement pour « apprécier leur perception de la situation ». En clair, le souverain vérifiera, avec chacun de ses interlocuteurs, ces jeudi et vendredi, leur volonté de poursuivre les négociations. Sur la base, bien évidemment, des propositions d’Elio Di Rupo. L’heure de vérité a-t-elle sonné, pour Bart De Wever ? Certes, le pouvoir d’influence du Palais n’est assurément pas maximal à la N-VA (lire par ailleurs page 4). Reste qu’on voit mal Bart De Wever s’engager sur la proposition Di Rupo puis y pratiquer le pourrissement. Il serait alors le responsable tout désigné de l’échec. Voilà donc le groupe Stratego (les ténors) de la N-VA contraint de prendre attitude de manière claire sur le cadre d’Elio Di Rupo, qui l’est tout autant. Bien sûr, on ne devrait rien savoir du colloque

singulier entre le chef de l’Etat et le patron des nationalistes flamands. Mais on devrait, implicitement, connaître la réponse de Bart De Wever samedi, lorsqu’Elio Di Rupo reprendra ses discussions. Si la N–VA revient à la table, c’est, a priori, qu’elle accepte la base de négociation. Certes, elle l’a refusée jusqu’ici mais, depuis lors, les choses ont changé. Et c’est Albert II qui le dit : « Elio Di Rupo doit en particulier approfondir l’autonomie et la responsabilisation des entités fédérées ». Précisément deux dossiers sur lesquels les nationalistes flamands réclamaient des avancées supplémentaires. Et puis, on parlera, c’est sûr de la loi de financement (lire ci-dessous). Voilà qui risque de ne pas ravir tous les francophones. Mais des balises ont aussitôt été posées par Elio Di Rupo (lire ci-dessous). Et, une fois que c’est recommandé par le Palais (fortement inspiré par le pré-formateur), il est royalement incorrect de s’y opposer. Du reste, tout le monde est conscient, à la table, qu’il n’y a pas vraiment de plan B (lire page 5) ; aussi, pour l’heure, la volonté générale est bien de faire réussir les négociations pilotées par Elio Di Rupo.

3. La réforme de l’Etat est nettement balisée Au cas où la N-VA douterait, à son tour, de la volonté des francophones de négocier une grande réforme de l’Etat, le préformateur dévoile le fruit de six semaines de négociations. Enonce les matières qui pourraient être partiellement ou totalement transférées vers les entités fédérales. Les « gros poissons », d’abord, maintes fois évoqués ces derniers jours : l’emploi, les allocations familiales, les soins de santé, la fiscalité, la justice… Suivent ensuite d’autres matières, parfois très précises : les baux, la mobilité, la sécurité civile, la politique de prévention et des grandes villes, la recherche scientifique, le commerce extérieur, les implantations commerciales, les tarifs de distribution, le tourisme. Maintenant qu’ils sont énoncés, impossible de faire marche arrière.

Insuffisant, aux yeux de la N-VA ? Le préformateur se lance dans un vibrant plaidoyer sur l’ampleur de sa réforme. « Si les propositions que j’ai mises sur la table étaient concrétisées, nous assisterions à un déplacement déterminant du centre de gravité. » Et de sortir la calculette. « Ces compétences représentant un montant de 15,8 milliards d’euros. En clair, cela conduirait à ce que les entités fédérées aient un rayon d’action jamais atteint. »

Puis, comme s’il savait que cela ne suffira pas à convaincre la N-VA de revenir de manière constructive à la table, le préformateur sort les mots magiques (aux oreilles des nationalistes flamands) : responsabilisation et loi de financement.

4. Oui, on révisera la loi de financement C’était le point de crispation de ces derniers jours, celui qui a failli faire échouer tout le processus de pré-formation. La N-VA, suivie par tous les négociateurs flamands, exige que l’on revoie de fond en comble la loi de financement – l’ossature des finances publiques belges. Impossible, pour les francophones, qui acceptaient du bout des lèvres « de corriger les anomalies de la loi » et « de l’adapter aux transferts de compétences ». Au-delà, il n’était pas question d’aller ! Quant à la « responsabilisation » des entités fédérées (lier les financements qu’elles reçoivent à l’obtention de résultats), les francophones estimaient avoir été assez loin, notamment en matière d’emploi et de soins de santé.

C’est donc une concession majeure au Nord que fait Elio Di Rupo lorsqu’il lâche que « responsabiliser toutes les entités pour atteindre l’équilibre budgétaire est absolument indispensable ». Et d’assurer : « cette notion de responsabilisation est acceptée par tous ». Il reconnaît tout aussitôt que « une grande différence d’approche subsiste, à la table ». Sujet sensible s’il en est – une partie des observateurs flamands accusant régulièrement Wallons et Bruxellois de refuser la responsabilisation parce qu’ils préfèrent bénéficier sans conditions du financement fédéral. Alors, devant une salle comble de journalistes francophones et flamands, Elio Di Rupo brandit l’exemple de la Région bruxelloise, qui illustre les différences d’approche et démonte le cliché. « Je cherche une voie médiane entre les deux points de vue », explique Elio Di Rupo. Qui développe sa théorie : « Je pense que la responsabilisation doit être synonyme de bénéfices ou de pertes de moyens financiers en fonctions de politiques spécifiques. » Le débat, c’est un engagement, peut donc s’amorcer. Là dessus, mais aussi sur la loi de financement. Le Nord a son avancée. Mais le Sud a son cadre strict. Car, en développant sa vision des choses, Elio Di Rupo prend bien soin de poser des balises. La sixième réforme de l’Etat, martèle-t-il, « ne doit appauvrir personne, ni aujourd’hui ni demain ; elle doit préserver la solidarité interpersonnelle ; assurer la stabilité du pays ».

5. On ne peut pas faire plus et il faut faire vite C’est le sentiment qui domine, lorsqu’Elio Di Rupo quitte la salle Internationale. Le préformateur ne se résigne pas encore… L’échec n’est pas loin. Mais, « par sens de l’Etat », Elio Di Rupo joue une dernière carte. Il verrouille le périmètre de la réforme de l’Etat, qu’il estime équilibré. On n’ira pas plus loin. Mais il ouvre le jeu sur la loi de financement. Dans certaines limites, non négociables.

En contrepartie, il attend, « rapidement », « dans un délai raisonnable », une réponse des sept partis à la table. Stop ou encore ? Le préformateur devine six réponses ; il attend la septième, celle de Bart De Wever. Sans cela, il ne poursuivra pas.

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