Au Nord, le passage s’ouvre

Environnement Un premier pétrolier russe prend le raccourci

Il fait 250 mètres de long et 44 mètres de large et bat le complaisant pavillon du Libéria. Le SCF Baltica est pourtant bien un pétrolier russe. Le 14 août, il a quitté le port de Mourmansk, dans le Grand Nord russe, près de la frontière avec la Norvège. Le pétrolier chargé de gaz a entamé un périple de 7.000 milles marins, 12.950 km, à destination de la Chine.

L’intérêt de la nouvelle ? Le Baltica est le premier pétrolier de plus de 100.000 tonnes à emprunter le passage maritime du Nord-Est, au nord de la Russie. Ce passage est habituellement pris par les glaces, sauf l’été où il se libère et ouvre un raccourci vers l’Asie. Le SCF Baltica qui arrivera à la mi-septembre fera une économie de 5.000 milles comparé à l’itinéraire « classique » passant par le canal de Suez (voir notre carte).

Malgré la fonte des glaces, le pétrolier de la société russe Sovcomflot sera accompagné par deux brise-glace à propulsion nucléaire, le Rossiya et le 50 Let Pobedy. Le voyage du Baltica n’est pas une première : cela fait 70 ans que des navires empruntent le passage du Nord-Est de tout temps considéré comme stratégique par les Russes. Mais la navigation y est délicate et très dépendante des conditions climatiques. A la faveur du réchauffement du climat, celles-ci évoluent, souligne Xavier Settweys, océanologue à l’Université de Liège. « Ces dernières années, la superficie de la glace de mer se rétrécit de plus en plus. On a atteint un record en septembre 2007. Depuis, on en reste à ce minimum. Cet été, la superficie gelée est encore largement en dessous de la moyenne, soit 3,7 millions de km2 alors que la moyenne est de 5 millions de km2. Dans les prochaines années, il sera ouvert toute l’année. Et à terme – vers 2050 – la glace multiannée [la banquise qui ne fond pas en été, NDLR] aura complètement fondu. Le pôle Nord sera alors sous les eaux ! »

Cette évolution inquiète les climatologues et les défenseurs de l’environnement. Elle aura notamment des conséquences négatives sur la biodiversité et sur le niveau de la mer. Mais pour certains, c’est une aubaine. Pour les compagnies maritimes, le passage par le Nord représentera une nette économie de temps (le voyage passera de 22 à 15 jours entre Anvers et Yokohama), de fuel et de péage. Il permettrait d’éviter des zones politiquement instables ou fréquentées par les pirates. Certes, il ne s’agira jamais une zone tranquille : le risque de rencontrer des glaces flottantes sera toujours réel, les navires devront posséder une coûteuse double coque et les autorités russes imposeront pendant longtemps la présence d’un brise-glace, sans compter un éventuel droit de passage par le Sovmerput (le chemin maritime du Nord). Alors que le trafic annuel est d’environ 3,5 millions de tonnes, la Russie veut le porter à 10-15 millions d’ici à 2020.

Les Etats riverains de l’Arctique affûtent leurs arguments. Et les commandes de navires à coque renforcée affluent dans les chantiers navals. Car la « maritimisation » de l’océan glacé libérera de grandes étendues que chacun voudra exploiter, même si les conditions locales rendront l’exploitation plus coûteuse qu’ailleurs. Avec tous les risques que cela comporte, s’inquiètent certains. Car le milieu arctique est particulièrement fragile et lent à se remettre d’éventuelles agressions.

http://arctic.atmos.uiuc.edu/cryosphere/

Enorme et dépeuplé

Le territoire littoral de l’arctique s’étend sur plus 3 millions de km2. Soit environ 18 % du territoire de la Russie, mais très dépeuplé, habité d’à peine plus que 1,5 million d’habitant, soit 1 % de la population russe.

Richesses à gogo

Sur papier, les territoires du nord russe sont un Eldorado. Selon l’institut américain de géologie l’Arctique cacherait un quart des ressources mondiales non exploitées de gaz et de pétrole. Il faut aussi compter avec les minerais ; apatites (90 % des réserves russes), nickel (85 %), cuivre (60 %), mais aussi or, argent, manganèse, étain, chrome et titane.

Querelle territoriale

Contrairement à l’Antarctique qui est un continent (et qui est « protégée » par un traité), l’Arctique est une mer dont cinq pays sont frontaliers : Russie, États-Unis, Canada, Danemark et Norvège. Ces pays clament leur souveraineté sur leur part du gâteau glacé. Chaque pays dispose d’un droit exclusif pour l’exploitation des ressources situées dans sa zone économique exclusive (200 miles des côtes) et sur le plateau continental. Mais la convention des Nations unies sur le droit de la mer donne à un pays riverain le droit d’étendre le plateau s’il en prouve la continuité au-delà des 200 miles de base. Pour la Russie, la chaîne sous-marine de Lomonosov reliant la Sibérie au Groenland est la continuité du plateau eurasiatique. Les Danois y voient le prolongement du Groenland, le Canada, la suite de la chaîne des Rocheuses. En mars 2007, un sous-marin russe plantait le drapeau national sous le Pôle à 4.000 mètres de profondeur. Tout un symbole.

DE MUELENAERE,MICHEL
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