Alain Corneau, du noir au roman historique

Cinéma Mort du réalisateur français à 67 ans

Si ce n’est pas le plus grand, c’est sans aucun doute l’un des cinéastes français les plus attachants qui s’en est allé, dans la nuit de dimanche à lundi, rejoindre Yves Montand, Patrick Dewaere, Marie Trintignant, les comédiens qu’il aimait tant et dont il fut, un tiers de siècle durant, un merveilleux serviteur. Alain Corneau, compagnon de Nadine Trintignant, avait 67 ans, et venait de nous donner, il y a quelques semaines à peine, un nouvel opus, Crime d’amour. Sûrement pas le meilleur, bien qu’il y confirmât une nouvelle fois son talent pour diriger les acteurs – ici, Kristin Scott-Thomas et Ludivine Sagnier – dans un registre qu’il affectionnait particulièrement : le film noir.

C’est avec le film noir qu’il prit son envol, trente-cinq ans plus tôt. Il rencontre Yves Montand sur le tournage de L’Aveu, de Costa-Gavras, dont il est l’assistant. Le courant passe entre les deux hommes. Plus tard, lorsqu’il passe à la réalisation, et après un premier film passé inaperçu, c’est vers Montand qu’il se tourne, au moment de préparer Police Python 357.

Le coup de pouce de Montand

Corneau manque de moyens pour monter le film, mais l’accord de Montand rend le film possible. Après Costa et Sautet, Montand excelle dans un registre digne d’un Inspecteur Harry à la française. Les deux hommes remettront ça sur La Menace, puis sur Le Choix des armes. Quelques années plus tard, alors qu’il s’attaque à un remake d’un film culte de Jean-Pierre Melville, Le Deuxième Souffle, inspiré du livre de José Giovanni, le cinéphile inconditionnel qu’était Corneau s’explique au Soir sur sa passion. « Le film noir, c’est ma boutique. Là où j’avance le plus masqué. Je me protège en jonglant avec les codes. Cela me permet de rester un artisan. Physiquement, j’aime le genre, car ça bouge, ça swingue, il y a plusieurs lectures et cela nous plonge dans le doute. Les certitudes sont du poison. Le ciné noir nous interpelle, car comment se fait-il qu’on s’attache à un tueur ? Troublant, non ? Le cinéma est une des meilleures formes de quête d’identité. Le film noir est la cerise sur le gâteau, car il ne parle que de ça, sur la base de qui est coupable, qui ne l’est pas. »

Au milieu de sa trilogie du « noir », Corneau livre une sombre merveille, digne d’une illustration marginale d’un roman de Céline : Série noire, emmené une nouvelle fois par des comédiens époustouflants : Bernard Blier, la toute jeune Marie Trintignant, et surtout Patrick Dewaere, dont c’est sans doute le rôle majeur.

Le film est adapté d’un roman de Jim Thompson, Des cliques et des cloaques. Au milieu des années 80, Corneau adapte un autre roman, Fort Saganne, d’après Louis Gardel. Cette saga exotique est à l’époque le film le plus cher du cinéma français. Corneau n’est hélas pas l’homme des superproductions.

Il le démontre paradoxalement en réussissant sur des registres plus intimistes, d’abord avec le très joli Nocturne indien, où Jean-Hugues Anglade fait mouche, en voyageur d’une quête initiatique. Mais c’est avec Tous les matins du monde (1991) que Corneau livre son chef-d’œuvre, méritoirement chéri du public, de la critique et des César. Filmée en plans fixes, dans une austérité qui n’en fait que mieux ressortir l’émotion, cette adaptation du roman de Pascal Quignard met aux prises, à travers la confrontation musicale entre Monsieur de Sainte-Colombe et Marin Marais, deux conceptions de l’art. La quête de vérité intérieure pour le premier, celle de reconnaissance publique pour le second. Habité par la présence inouïe de Jean-Pierre Marielle, qui bouleverse dans un emploi tragique, et par la viole de gambe de Jordi Savall, qui relance la vague de la musique baroque, le film est une merveille.

La suite de la filmographie de Corneau ne sera plus tout à fait à la hauteur, mais l’homme confirmera jusqu’au bout son talent, énorme, pour sortir le meilleur de ses acteurs.

1976

Police Python 357

Un polar mythique du cinéma français des années 70 et l’un des meilleurs rôles d’Yves Montand en inspecteur de police angoissé, dont l’outil de travail est un colt Python 357. Simone Signoret est l’épouse idéale, prête à tout pour protéger son mari flic et François Périer joue le parfait salaud.

1979

Série Noire

Un casting de dingue avec Patrick Dewaere, Bernard Blier, Marie Trintignant et les Hell’s Angels de Paris ! Une course vertigineuse, angoissante, avec des acteurs damnés par avance. Alain Corneau touche à la noirceur absolue et dresse un sordide portrait de looser à travers un Dewaere désespéré.

1981

Le choix des armes

Ce thriller glaçant précipite le spectateur dans le cercle vicieux de la violence, avec un regard prémonitoire sur la montée des tensions urbaines. Montand, Depardieu, Deneuve, Lanvin, Anconina et Galabru sont piégés par la mécanique de la fatalité. Une réalisation aussi implacable qu’un coup de revolver.

1991

Tous les matins du monde

Un Marielle éblouissant et les Depardieu père et fils réunis pour une inoubliable leçon de musique au temps de Louis XIV. Césars du meilleur film, meilleur réalisateur, meilleur second rôle féminin, meilleure musique, meilleure photo, meilleurs costumes, meilleur son et Prix Louis-Delluc : la consécration !

2003

Stupeur et tremblements

Un César de la meilleure actrice pour Sylvie Testud, d’une irrépressible drôlerie dans le rôle d’Amélie Nothomb. Dans l’objectif mutin de Corneau, ce huis clos confiné dans les bureaux d’une multinationale japonaise tourne au réquisitoire ironique contre le harcèlement moral. Tout simplement irrésistible.

COUVREUR,DANIEL,CROUSSE,NICOLAS
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