Un Afghan sur trois, c’est bien peu

Afghanistan Quatre millions de vote confirmés, une participation en chute

KABOUL

De notre envoyé spécial

Sous réserve de décomptes et d’arbitrages qui ne se solderont pas avant le 30 octobre, le niveau de participation des Afghans aux législatives de ce samedi aura été le plus médiocre depuis le début de la guerre : quatre millions de bulletins jusqu’à présent garantis, sur un réservoir estimé de 11,4 à 12,5 millions d’électeurs (17,5 millions de cartes d’électeurs ont été distribuées). Les Nations unies, qui avancent le chiffre plancher de 10,5 millions d’électeurs potentiels, avaient fixé la fourchette d’un éventuel « succès » électoral entre 5 et 7 millions de votes. Pour mémoire, les présidentielles 2009, qualifiées de piteuses, ont rassemblé 4,8 millions d’électeurs (7,4 en 2004), cependant que les provinciales de 2009 parvenaient encore à mobiliser 6 millions de votes.

Le taux de 40 % annoncé samedi par la Commission électorale indépendante est trompeur : il s’agit d’un taux élaboré sur base des bureaux de vote ouverts et des bulletins qu’ils représentent, pas du nombre d’électeurs effectifs. Le taux réel de participation avoisinerait dès lors les 32-35 %, ce que confirme notamment une observation réalisée par l’Afghanistan Analysts Network à Gardez (sud-est) : dans cette ville où la journée de samedi a été calme, le taux de participation relevé est de l’ordre de 20 %. Avec de vrais bonheurs démocratiques, il est vrai : les détenus ont pu voter.

Kaboul reste l’exception. Dès avant l’aube, il était manifeste qu’aucun véhicule suicide ne pourrait s’engager dans la capitale. « Tout est cadenassé, pas un mouvement, rien !, confie le patron britannique d’une société militaire privée. Aujourd’hui, moi et mes gars on ne bouge pas. Mais comment les gens vont-ils faire pour voter, ça, je n’en sais rien ! » La tournée matinale des ronds-points confirme le scénario : police, MP, armée afghane, tous se sont répartis un carrefour et, s’ils disposent d’une mitrailleuse sur pick-up, ils couvrent les axes entrants au « calibre 50 ». Rien ne circule sauf les volutes de sable, quelques véhicules d’urgence et les minibus affrétés par certains candidats pour déplacer obligeamment leurs électeurs potentiels. Aucune agitation au quartier général de la police : la sécurité est sous contrôle, une unique roquette est tombée en banlieue vers 4 heures du matin et a manqué sa cible.

En milieu de matinée, les bureaux de vote de la capitale sont remplis. Le plein est fait d’observateurs afghans, un peu moins d’électeurs, les grands absents étant les observateurs étrangers et la presse internationale – moins de 300 journalistes accrédités.

Puisque les observateurs sont peu nombreux et la circulation entravée, comment savoir ce qui se passe hors la capitale ? L’ONG Free and Fair Elections Foundation of Afghanistan (Fefa) a eu l’idée – parfaitement adaptée à la réalité afghane – de demander à ses 7.000 correspondants de se manifester par SMS et par microblogs Twitter si possible. Ce succès-là occultera en partie l’apathie nationale et va dépasser toutes les attentes, au point qu’à la mi-journée les flux de messages ont donné une vision d’une netteté et d’une fiabilité étonnante. C’est par eux que les premiers scandales ont été révélés (ils seront officiellement confirmés en début de soirée) : l’absence d’assistants électoraux en Uruzgan, les bureaux de vote fermés dès 11 heures à Saydabad, la prise d’assaut par des insurgés de trois bureaux de vote à Kunduz et le recours aux forces allemandes, l’arrestation à Jalalabad d’un homme porteur de 644 faux bulletins de vote, ou le fait que – sans perte humaine – le véhicule du gouverneur de Kandahar ait sauté sur une mine.

Regroupés, recoupés, les messages ont rapidement fait sens à l’échelle provinciale puis nationale : plus de mille bureaux de vote sans personnel féminin ; au moins sept provinces (sur 34) où l’encre pour marquer les doigts était déficiente ; sept puis dix, puis 31 attaques à la roquette à Kandahar. Enfin, le décompte des morts : les SMS en ont identifié 11. En réalité, il y en aura 14.

C’était le lot de consolation : si le pays ne pouvait nier que la peur et la désillusion avaient entravé le vote, il était clair que le Moyen Age des talibans avait succombé avec le XXe siècle. Même s’ils revenaient, il leur faudrait inventer un Moyen Age avec BlackBerry et cartes SMS prépayées…

LALLEMAND,ALAIN
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