Trois vies soufflées dans la nuit schaerbeekoise

Trois morts et dix-sept blessés, dont un enfant dans un état critique. Trois immeubles effondrés et des dizaines d’autres endommagés. C’est le lourd bilan de la déflagration qui a secoué l’angle des rues Destouvelles et Gaucheret, samedi peu après 23 heures, à Schaerbeek. Aujourd’hui, en lieu et place des immeubles touchés, un trou béant. Et surtout des questions.

Quels dégâts ?

« Un survol en hélicoptère suffit à comprendre l’ampleur des dégâts, illustre David Yansenne, chef de corps de la police de la zone Nord de Bruxelles. On ne compte pas les tuiles soulevées ou arrachées et les vitres qui ont volé en éclats. Notre défi est donc de ne faire courir aucun risque à la population en l’autorisant à réintégrer trop vite son domicile. » Six maisons sont déclarées inhabitables.

Manuel, Mursel et qui ?

Les premières heures après la catastrophe, les chiffres les plus fous ont circulé quant au nombre de victimes. Dimanche midi, les autorités officialisaient la mort de deux hommes. L’un habitait au 35 de la rue Destouvelles, l’autre au 199 de la rue Gaucheret. Agé de 49 et 66 ans, ils se prénommaient Manuel et Mursel. Jusqu’en milieu d’après-midi, le parquet signalait aussi la disparition d’une troisième personne habitant au 197 de la rue Gaucheret, là où l’explosion s’est produite. Vers 15 heures, les recherches pour retrouver cet homme de 58 ans s’arrêtaient. Au même moment, le parquet confirmait la découverte d’un troisième mort dans les décombres du 197. Sans doute est-ce le disparu, mais le parquet refusait de le confirmer, attendant son identification formelle.

Quant aux survivants, une vingtaine de personnes ont été accueillies dans l’école nº8. Dimanche après-midi, les victimes ont été prises en charge à la Maison des Citoyens, place Gaucheret.

Le gaz ?

S’il s’avère que la société de distribution du gaz Sibelga a fauté, il est évident qu’elle est assurée et qu’elle pourrait être amenée à indemniser les victimes. Pour l’heure, elle se défend de toute responsabilité dans cette catastrophe. « Aucun appel pour une odeur de gaz n’a été effectué depuis un an, affirme Philippe Massart, porte-parole de Sibelga. Il n’y a eu aucune demande d’ouverture ou de fermeture de compteur, mis à part au 193 de la rue Gaucheret, l’ouverture ayant été refusée car l’installation était défectueuse. Aucune réparation sur des conduites n’a été effectuée, sauf au 190 de la même rue, mais celles-ci appartiennent à un autre réseau ».

Une autre hypothèse est avancée par certains témoins. Le sous-sol du 197 de la rue Gaucheret abritait une épicerie. « On y vendait des bombonnes de gaz », disent les riverains. Peut-être l’une d’elles aurait-elle explosé. « Nous n’avons pas trouvé la moindre enveloppe de bombonne dans les décombres », affirment les pompiers. Posée quelques heures plus tard à la substitut du procureur du Roi Wenke Roggen, la même question recevait une réponse étrange : « Je ne peux rien dire de plus que ce midi. » Cette piste serait-elle la bonne ?

Quelles

indemnités ?

Conséquence de l’explosion qui a endeuillé la rue Léopold à Liège, le 27 janvier 2010 dernier, le cadre légal en assurances a été complété dès le 19 mars pour mieux couvrir les conséquences de ce type de sinistre. Premier objectif du nouveau texte : instaurer un fonds d’indemnisation vers lequel peut se tourner toute victime en cas de non-assurance. Pour rappel, à Liège, le propriétaire de l’immeuble qui a explosé n’était pas couvert. Ce fonds pourra aussi être utilisé lorsque surgissent des difficultés dans la détermination des responsabilités.

Concrètement, ce n’est pas l’assurance incendie en tant que telle qui est obligatoire. C’est la couverture en responsabilité civile en cas d’incendie ou risques assimilés (explosions, effondrement du bâtiment…) qui l’est. Et ce, indépendamment du type de police souscrite. Cette garantie peut en effet être incluse dans différents produits d’assurance (incendie ou « familiale »). Histoire de ne pas perdre de temps, ce fonds, alimenté et géré par les assureurs assistés par un représentant des autorités, est tenu d’indemniser dans les deux mois toute victime qui se sera tournée vers lui pour ce qui concerne les dommages corporels subis.

Lors de l’étape suivante, le fonds peut se retourner contre les personnes responsables, assurées ou non. Cela évite de laisser les victimes face au vide. « Il n’est pas acceptable que les tiers victimes doivent attendre des années pour l’obtention d’une éventuelle indemnité en ce qui concerne les lésions corporelles », dit le texte.

Une petite mise au point enfin. Contrairement à une idée reçue, seule la RC auto est obligatoire en Belgique pour les particuliers. Néanmoins, la couverture incendie est très populaire puisque 95 % des propriétaires sont assurés alors que 89 % des locataires le sont.

Qui est

responsable ?

Dans le cas présent, un grand défi sera d’établir les responsabilités du drame. Et par là même de faire procéder aux indemnisations des victimes. Si le propriétaire est responsable, c’est à lui qu’il revient d’indemniser. S’il n’est pas assuré, c’est le fonds fraîchement créé qui s’en chargera (lire ci-dessus). Si le responsable est un locataire, que le malheureux soit décédé dans l’explosion ou qu’il ait survécu, sa compagnie d’assurance devra intervenir. Si la responsabilité incombe à un locataire décédé et non assuré, les dédommagements incomberont à d’éventuels ayants droit, lesquels renonceront alors sans doute à la succession. Si l’explosion a été provoquée par un suicide, les choses se compliquent car la plupart des compagnies excluent cette cause de leur police. Dans le cas où ni les magistrats ni les experts ne parviennent à reconstituer les causes de la déflagration et à désigner un responsable, le nouveau fonds d’aide aux victimes pourra aussi être activé.

Enfin, s’il s’avère qu’une tierce personne a volontairement bouté le feu ou jeté un projectile explosif dans la maison, le fonds d’aide aux victimes d’actes intentionnels de violence pourrait être sollicité. Un tel acte a provoqué un incendie dans un commerce du quartier, rue de Brabant, en août dernier. Certains, à Schaerbeek, n’hésitent pas à se poser la question du racket.

L’autre facture

Aux préjudices corporels, aux bâtiments anéantis ou endommagés, aux pertes d’exploitation subies par certains commerçants, à certains frais de relogement risquent de s’ajouter des dommages collatéraux considérables qu’il convient aussi de rembourser. C’est le cas des heures prestées par les agents communaux ou par les firmes privées de déblaiement, par exemple. La facture risque donc d’être salée pour celui qui sera, au terme de l’enquête, considéré comme le responsable de la déflagration mortelle.

Portrait-robot

Le quartier Gaucheret

Situé dans le bas de Schaerbeek, non loin de la gare du Nord, Gaucheret est un quartier mixte et populaire, principalement peuplé de personnes immigrées. Sa population a fortement augmenté, par l’afflux de plusieurs vagues d’immigration. La communauté turque y est bien implantée, mais on compte aussi de nombreux Bruxellois d’origine marocaine et des Latinos. Il subsiste par ailleurs une importante population bruxelloise d’origine, souvent âgée.

Entre 1960 et 1990, ce fut un quartier sinistré. Paul Vanden Boeynants et quelques promoteurs y avaient caressé l’idée de créer un second « Manhattan ». Une partie du quartier a alors été rasée. Durant deux décennies terrains vagues et zones de non-droit vouées à des trafics illicites y côtoyaient des aires densément peuplées. Un petit air de Bronx à Bruxelles.

Depuis dix ans, grâce aux pouvoirs publics, Gaucheret a été métamorphosé et offre un visage plus souriant. Un contrat de quartier a permis d’y injecter 15 millions d’euros. On y a rénové des immeubles, restauré l’école, créé un parc, refait des artères, dont la rue Gaucheret.

ROBERT,FRANCOIS,DELEPIERRE,FREDERIC
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