Little Big Penn

Cinéma

Quatre mois, jour pour jour, après avoir perdu Dennis Hopper, auteur du mythique Easy Rider, le cinéma américain a vu partir, hier à Manhattan, un autre monument de la contestation. Arthur Penn laisse une dizaine de films en guise d’héritage. C’est peu. Au regard de leur qualité, de leur importance dans l’Amérique des années 60 et de leur incidence sur l’histoire du cinéma américain, c’est pourtant beaucoup. Et bien suffisant pour permettre à Penn de s’installer durablement dans l’histoire du septième art.

La qualité, ce sont au moins trois films cultes : Le Gaucher, Bonnie and Clyde et Little Big Man. Trois films qui, à l’image de la filmographie d’Arthur Penn, mettent en avant des héros de la marge, incarnés par des acteurs quasi inconnus : Paul Newman campe un Billy the kid (Le Gaucher, 1958) aussi tourmenté qu’impulsif. Pour Martin Scorsese et Michael Henry, il n’est « ni tueur, ni vicieux, ni hors-la-loi sympathique. Billy était un rebelle sans cause ». La filiation avec James Dean et le film de Nicholas Ray (Rebel without a cause, La fureur de vivre) n’est pas anodine. Penn aurait bien fait de Jimmy Dean son Billy, si la mort ne l’avait pas brutalement fauché. Le Gaucher est aujourd’hui un classique. Ce fut pourtant un échec commercial à sa sortie, et Arthur Penn confessa en 1986 au Soir, alors qu’il rendait visite à l’Insas : « Si je n’avais pas reçu le Grand Prix de l’UCC pour Le Gaucher, j’aurais abandonné le cinéma pour la scène. »

En 1967, Warren Beatty et Faye Dunaway revisitent une autre légende. Celle de Clyde Barrow et Bonnie Parker, gangsters et amants terribles d’une chevauchée sanglante, dont la violence finale fit autant de bruit que la dérouillée fracassante de Brando, un an plus tôt, dans La Poursuite impitoyable. C’est Warren Beatty, également producteur, qui imposa le nom de Penn à la Warner. Pour la petite histoire, Penn, amoureux transi du cinéma européen, rêva un moment de confier le rôle de Clyde à François Truffaut. Le succès fut foudroyant. Et inspira la même année à Serge Gainsbourg un tube musé avec Brigitte Bardot. Et devint l’emblème romantique de la contestation soixante-huitarde.

En 1970, Little big man, campé par un fantastique Dustin Hoffman, revisita le genre du western, tant sur la forme (c’est une épopée picaresque, racontée par un visage pâle adopté par des Cheyennes) que sur le fond : les cow-boys y sont presque génocidaires, et les Indiens ressemblent aux doux hippies d’Alice’s restaurant, tourné un an plus tôt. La conquête de l’Ouest en prend un sacré coup.

Une influence gigantesque

L’importance du cinéma de Penn sur la société américaine des années soixante est phénoménale. Conseiller de John Kennedy en 1960, lors de son débat historique contre Nixon, Penn, homme de gauche convaincu, accompagne les grands mouvements contestataires. Il dénonce la peine de mort dans La Poursuite impitoyable. Fait l’apologie d’une sexualité libérée dans Bonnie and Clyde. Accuse le colonialisme meurtrier dans Little big man. Tire à boulets rouges contre la guerre du Vietnam dans Alice’s restaurant, en déclarant en passant sa flamme au modèle baba communautaire, sous le regard de Pete Seeger et Woody Guthrie. Et défend globalement la famille des anticonformistes, émergente dans les sixties.

L’influence de Penn sur le cinéma américain est gigantesque. A l’image de Jean-Pierre Melville, qui annonça la Nouvelle Vague, Arthur Penn est le cinéaste par excellence dont s’inspirent Scorsese, Coppola, Spielberg, les cadors du Nouvel Hollywood. Son cinéma consomme la rupture avec le vieux système hollywoodien. On ose y imposer des visages nouveaux (Nicholson, à l’affiche de Missouri Breaks, Hoffman, Newman, Beatty…) On y filme de façon frontale, sinon brutale, la réalité quotidienne. On n’a pas peur non plus d’y brandir la bannière étoilée des outsiders.

Une bannière sur laquelle il va pouvoir maintenant se reposer, aux côtés de Brando, Dean et Kazan. Il l’a bien mérité.

CROUSSE,NICOLAS
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