Un Nobel au bébé-éprouvette

Médecine Edwards reçoit le prix 32 ans après l’exploit d’une première naissance

Robert Edwards, 85 ans, est aujourd’hui trop fatigué pour commenter le prix qu’il a reçu ce lundi, le Nobel de médecine, ce prix dont rêvent des millions de scientifiques, mais qui doit laisser sans doute bien indifférent un homme qui a osé braver, toute sa vie, l’establishment. « On m’a souvent traité de fou. Personne ne voulait prendre des risques éthiques. Ils m’ont dit que les enfants ne seraient pas normaux », expliquait-il il y a quelques années.

La découverte qu’il fait, avec le professeur Steptoe, semble simple à décrire : on prélève un ovule chez une femme, on le fertilise en laboratoire en lui faisant rencontrer un spermatozoïde, on y laisse ensuite se développer l’embryon avant de finalement l’implanter dans l’utérus d’une mère porteuse où il deviendra normalement un bébé avant de poursuivre les étapes de la vie. Mais la réalité est autrement complexe : recréer dans une éprouvette (en fait un labo) les conditions du mystère des premiers moments de la vie sera un long chemin semé d’embûches. Il faut recréer, ne fût-ce que partiellement, un utérus artificiel, piloter les flux hormonaux adéquats, veiller comme une mère sur cette vie qui s’accroche.

Edwards l’a réussi chez le lapin dès 1950. Puis chez l’homme avec, en apothéose, la naissance de Louise Brown, en juillet 1978. Un bébé normal, un bébé parfait. Depuis, près de quatre millions de terriens bipèdes à 46 chromosomes sont nés sur la Terre grâce à la technique qu’il a mise au point. Autant de familles, qui vivaient leur infertilité comme une souffrance – parfois extrêmement aiguë – ont vu leur vie changer. Et lui ont déjà rendu hommage depuis longtemps. Bien plus vite que les jurés Nobel qui ont attendu trop longtemps que s’apaisent les remous éthiques d’une technique révolutionnaire.

Englert : « Révolution contre l’infertilité et clé du futur »

ENTRETIEN

Le Professeur Yvon Englert est directeur du Laboratoire de recherche en reproduction humaine de l’Hôpital Erasme (ULB), à Bruxelles.

Vous soignez de nombreux patients pour infertilité. Qu’a permis de neuf la fécondation in vitro ?

Pour les patients, ce fut une véritable révolution pour de nombreux problèmes d’infertilité, quelle qu’en soit la cause. Ce n’est pas un Nobel donné à quelqu’un qui a adapté un procédé ancien à un domaine neuf. Mais un Nobel donné, enfin, et avec au moins dix ans de retard, à quelqu’un qui a changé la discipline dans laquelle il excelle. A l’origine, le traitement courtcircuitait les trompes de Fallope, rendues défaillantes suite à de nombreux avortements clandestins ou aux maladies sexuellement transmissibles, deux grandes causes d’infertilité dans les années 60. Mais l’efficacité de la technique a vite été étendue à d’autres causes d’infertilité. Il n’y a guère que l’absence d’ovaire fonctionnel qui ne soit pas rencontré par cette technique. Et encore, on peut alors se tourner vers le don d’ovocyte. La naissance de Louise Brown est en fait l’aboutissement de travaux scientifiques très importants dont les premiers datent de 1878, d’abord sur des lapins et des rongeurs. C’est une discipline qui est certes née de la volonté d’améliorer le cheptel animal et de contrôler la reproduction sans passer par les étapes naturelles. Mais, avec Robert Edwards, elle a débouché sur une science importante et à part entière, avec des ramifications comme le traitement de l’infertilité masculine, la cryobiologie (froid), la génétique, les diagnostics pré-implantatoires, le

traitement de l’endométriose, les troubles ovulatoires complexes…

Ce ne fut pas un long fleuve tranquille…

C’est sans doute ce qui explique que le prix Nobel vienne si tard. C’est une personnalité exceptionnelle, qui semblait avoir toujours tout lu de ce qui paraissait, qui savait tout de son domaine. On se demandait quand il dormait. Et il a développé ces découvertes contre le vent mauvais des Eglises et des conservatismes qui l’ont poursuivi, créant un large conflit éthique. Depuis, je pense que les Eglises ont peu changé, mais que la société en général a fait sienne cette technique qui rend l’espoir à tant de couples. Même s’il reste des conflits sur l’âge maximum, sur le don de gamètes, etc. C’est aujourd’hui un domaine largement dépassionné et toutes les universités de notre pays pratiquent cette technique, quelle que soit leur obédience.

Mais des Françaises viennent en Belgique pour faire ce qui est interdit là-bas.

Et des femmes belges vont en Espagne ou en Grèce pour y faire ce qui est interdit chez nous. Je suis partisan de la multiplicité éthique, cela fait progresser les choses, il faut se méfier d’une éthique globale unique. Plus globalement, il faut saisir que Edwards, outre qu’il offre une solution aux couples infertiles, ouvre en 1978 la porte à la thérapie cellulaire. On vous prend des cellules, on les « répare » et puis on vous les réimplante et cela vous guérit. Il est un véritable pionnier sous cet aspect-là. On guérit déjà des cancers comme cela, on guérit déjà expérimentalement des maladies cardiaques, c’est sans doute la voie d’avenir de la médecine à court terme. Cette porte-là, c’est Edwards qui l’a clairement ouverte.

C’est le courage qu’on récompense, mais trop tard
Commentaire

Fallait-il vraiment attendre 32 ans pour récompenser un homme qui avait tant fait pour l’humanité ? L’espèce humaine savait voler plus vite que le son, savait poser le pied sur la Lune, savait extraire l’énergie d’un atome, mais ne savait pas contourner les terribles conséquences d’une infection mal placée ou d’une interruption clandestine d’une grossesse non désirée. Pour cela, elle ne disposait que de patience et de temps, qui est plutôt un ennemi en termes de fertilité. Et d’incantations à des divinités dont l’efficacité clinique reste peu démontrée.

Pour changer cela, Edwards a dû non seulement trouver les clés de l’alchimie précieuse et délicate qui suit l’union des deux sexes. Mais il a dû surtout lutter contre les vents et marées des conservatismes de tous poils qui voulaient étouffer la novation dans l’œuf.

Aujourd’hui, les pairs d’Edwards rendent hommage à un scientifique manifestement de très haut vol : « Il nous laissait tous sur le bord de la route. » Mais aussi à l’être humain qui a su progresser malgré les anathèmes et les injures. Non, Edwards n’est pas Satan réincarné, mais un scientifique qui a voulu aider le genre humain et les 15 % de couples qui aujourd’hui ne parviennent pas à enfanter sans un coup de pouce de la médecine. Environ 10.000 couples belges utilisent sa science chaque année…

Pour lui, qui s’est comme déjà retiré en sa science, pour ses collègues et amis Patrick Steptoe, pionnier de la laparoscopie et Jean Purdy, déjà disparus, cela valait la peine d’être souligné.

SOUMOIS,FREDERIC
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