Kerviel banque pour le système

Finance L’ex-trader condamné à verser 4,9 milliards à la Société Générale

PARIS

De notre envoyée permanente

L’homme qui devra débourser près de cinq milliards… Jérôme Kerviel a gagné un nouveau surnom, mardi, au palais de justice de Paris. Trois mois après son procès, le jeune homme qui avait les yeux plus grands que les coffres-forts de sa banque a dû entendre un jugement d’une sévérité exemplaire. Non seulement Jérôme Kerviel, reconnu coupable d’abus de confiance, de faux et usage de faux et d’introduction frauduleuse dans un système de données informatiques, a été condamné à cinq ans de prison dont trois ferme, mais il devra rembourser la Société Générale à hauteur des pertes qu’il lui a occasionnées. Quatre milliards d’euros et neuf cents millions d’euros ! Pour honorer une telle ardoise, il lui faudrait des milliers d’années de salaire, lui qui ne perçoit plus, au titre de consultant dans une société d’informatique, qu’un traitement mensuel de 2.300 euros et paie désormais ses déjeuners avec des tickets-repas…

Jusqu’au bout, l’affaire Kerviel aura décidément été celle de la démesure. « Invraisemblable » : tel est d’ailleurs le mot choisi par sa défense pour commenter le jugement. Cette fois, Me Olivier Metzner, la superstar du barreau parisien qui avait pu arracher l’acquittement de Dominique de Villepin dans l’affaire Clearstream n’a rien pu faire pour son client… Les attendus du tribunal correctionnel sont d’une sévérité inouïe. « Jérôme Kerviel s’est situé sciemment au-delà des limites fixées », « Il a manipulé son entourage au sein de la banque avec un sang-froid permanent », « Il a fait preuve de cynisme en tentant de se faire passer pour la victime ». Les juges vont même jusqu’à estimer que « par leur ampleur, ses actes ont porté atteinte à l’ordre public international » ! Kerviel, kamikaze à lui seul d’un 11 Septembre de la finance ? L’habit semble pourtant bien grand pour celui qui n’avait cessé de répéter durant son procès qu’il n’avait jamais poursuivi d’autre but que de « faire gagner de l’argent à sa banque » et qui vivait à Neuilly une vie anti-bling bling dans un deux-pièces meublé chez Ikea…

Lors du réquisitoire déjà, le procureur ne s’était pas laissé attendrir. L’accusation avait réclamé quatre ans ferme en parlant d’un « génie dévastateur ». Mais au moins le président du tribunal avait-il semblé s’intéresser au contrôle interne et à la culture de l’entreprise qui poussaient ses traders à une quête effrénée du profit. Au terme de leur délibéré, les juges n’ont cependant pas estimé que ce climat avait valeur de circonstance atténuante pour Jérôme Kerviel. Bien au contraire ! Non seulement la Société Générale n’est pas épinglée, mais la banque, qui s’était portée partie civile, ne pouvait pas rêver plus bel épilogue alors que deux ans et demi après le tremblement de terre, elle continue encore d’en subir les répliques : cette semaine encore, Hugues Le Bret, PDG de la filiale Boursorama, a démissionné. Ancien directeur de la communication de la banque et proche de Daniel Bouton, il raconte les coulisses de l’affaire dans un livre à paraître jeudi. Où il apparaît que l’Elysée a tout fait pour obtenir le départ du patron de la SocGén…

« Les mensonges de Jérôme Kerviel étaient si sophistiqués que la banque ne pouvait pas se douter de ce qu’il était en train de faire », a expliqué l’avocat de la banque Me Jean Veil. Durant le procès, la responsabilité, au moins indirecte, de la Société Générale avait pourtant été au cœur des débats. Si Kerviel avait dépassé toutes les limites de vitesse, n’était-ce pas d’abord parce qu’il n’y avait pas de panneaux sur sa route ? Sur la sellette : l’insuffisance des contrôles. Une défaillance pour laquelle l’établissement avait d’ailleurs essuyé un blâme de la commission bancaire, blâme assorti d’une amende de 4 millions d’euros. Dès l’énoncé du jugement, la défense de Jérôme Kerviel a indiqué qu’il ferait appel.

Des milliers de vies pour rembourser

4,9 milliards d’euros !

Ce sont les dommages et intérêts les plus importants jamais prononcés par un tribunal français à l’encontre d’un particulier. Impossible à payer ? Kerviel devra rembourser à hauteur de sa capacité. Il pourra être ponctionné sur son salaire, puis sur sa retraite. Une partie de ses revenus est insaisissable. Elle correspond aux besoins primaires : logement, nourriture. Le reste peut être saisi, tout comme ses biens immobiliers et matériels. Même si Jérôme Kerviel, 33 ans, consacrait tout son salaire de consultant informatique – 2.300 euros – au paiement des indemnités, il lui faudrait 170.000 ans de labeur pour solder ses comptes. Mais c’est à la banque de décider si elle veut épargner son ancien salarié ou le condamner à payer jusqu’à la fin de ses jours.

Selon une source proche du dossier, la Société Générale n’espérait guère récupérer son préjudice. Dans l’immédiat, tant que le procès n’a pas eu lieu en appel, l’ex-trader ne doit pas toucher à son livret d’épargne… (D’après afp)

Rétroactes

24 janvier 2008

La Société Générale fait état d’une fraude de 4,9 milliards d’euros dans ses activités de produits financiers dérivés. Elle se dit victime de l’un de ses traders qui a dissimulé ses positions par des transactions fictives.

26 janvier

Le monde entier découvre Jérôme Kerviel, le trader qui valait cinq milliards ! Il est placé en garde à vue puis mis en examen pour abus de confiance, faux et usage de faux.

8 février

Jérôme Kerviel est écroué pendant 38 jours.

4 juillet

La Société Générale essuie un blâme de la Commission bancaire française pour la défaillance de son système de contrôle interne.

28 avril 2009 Daniel Bouton démissionne de la banque, dénonçant les attaques contre sa personne.

5 mai 2010

Dans un livre L’engrenage (éd. Flammarion), Kerviel dévoile sa défense. Il était une « gagneuse » à qui la banque demandait de faire du profit. « Tant qu’on ne perdait pas, on nous laissait faire. »

MESKENS,JOELLE,AFP
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