L’Irak, ses erreurs et ses horreurs

Défense WikiLeaks offre une vision quasiment apocalyptique de l’invasion alliée

New York

De notre envoyé permanent

Nous sommes le 22 février 2006 et un attentat contre la mosquée de Samara, haut lieu de l’islam chiite en Irak, fait craindre le déclenchement d’une guerre ouverte dans le pays. Le Pentagone mettra pourtant longtemps à reconnaître l’évidence, ne commençant à utiliser officiellement que des mois plus tard la formule rituelle de « violence sectaire ». Or, parmi bien d’autres révélations, les quelque 400.000 documents publiés ce week-end par le site d’information WikiLeaks le montrent clairement : à ce moment, l’Irak est déjà plongé dans une guerre civile tous azimuts. Dans « un bain de sang », pour reprendre les mots de Julian Assange, le fondateur du site. « Les attaques contre la vérité commencent bien avant le début des guerres et continuent bien après leur fin », philosophait lors d’une conférence de presse samedi à Londres celui qui est devenu la bête noire des responsables américains.

En prévision de ces nouvelles révélations – présentées par WikiLeaks comme la « fuite la plus importante de documents militaires confidentiels de l’Histoire » – le Pentagone avait mis sur pied une équipe forte de 120 personnes. Ces derniers jours, les militaires américains s’employaient encore à sous-estimer la précédente salve lancée par le même site, qui avait jeté une lumière crue sur le déroulement de la guerre en Afghanistan. Julian Assange expliquait de la même manière la réaction à dessein « nonchalante » qu’auraient affichée les militaires à la suite de la publication de ces centaines de milliers de dossiers confidentiels. Ces rapports ont un caractère « routinier », disait ainsi un porte-parole de l’armée, avant même que les responsables aient eu matériellement le temps d’en prendre connaissance…

En réalité, bien davantage encore que pour l’Afghanistan, ces pièces mises bout à bout offrent une vision quasiment apocalyptique de l’invasion américaine de l’Irak et de ses conséquences. Pendant les mois les plus meurtriers, quelque 3.000 civils irakiens mouraient dans ce conflit, dont les rapports « routiniers » détaillent la sauvagerie. Selon l’organisation indépendante The Iraq Body Count, dont le travail avait permis d’établir une première estimation du nombre de victimes de la guerre, les révélations de WikiLeaks obligent à accroître leur bilan de 15.000 morts de civils supplémentaires. Selon cette association, si l’on tient notamment en compte l’offensive contre Falluja, dont les conséquences humaines ne sont pas encore clairement établies, la guerre d’Irak aurait ainsi provoqué la mort d’au moins 150.000 personnes, dont 80 % de civils.

Ces documents montrent surtout les diverses facettes d’une sale guerre dont les responsables sont multiples. Le recours massif à des sociétés privées de mercenaires n’a été que tardivement reconnu par les Américains. Or, l’américaine Blackwater ou la britannique ArmorGroup se révèlent omniprésentes, et parties prenantes dans des dizaines d’incidents, ouvrant parfois le feu de manière indiscriminée contre des civils.

De même, le gouvernement irakien est loin de correspondre à l’image de garant de la stabilité du pays que présentaient les Américains. Les documents détaillent ainsi des centaines de cas de détentions arbitraires et de torture dans les prisons, dont les forces alliées avaient forcément connaissance. Parfois, des Irakiens arborant des documents officiels du ministère de l’Intérieur embarquaient des dizaines de prisonniers, les faisant « disparaître ». Les responsables irakiens ont joué plus que leur part dans la guerre civile qui a connu son pic à la fin de l’année 2006.

Face à cette avalanche de révélations, qui aura sans doute de nombreuses conséquences aussi bien aux Etats-Unis qu’en Grande-Bretagne mais aussi en Irak même, la chaîne de télévision CBS News a confronté une semaine de guerre telle qu’elle est dévoilée par ces documents avec les déclarations officielles de l’époque. Fin 2005, aux alentours du week-end de Thanksgiving : presque 400 engins piégés, 700 attaques menées contre les insurgés, 272 attaques subies, des enlèvements, des batailles tribales…

A la même date, le secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld, répondait aux allégations des journalistes, qui ne connaissaient alors qu’une petite partie des événements : « Ce dont vous parlez n’est pas vérifié. Je n’ai aucune information en ce sens venant du terrain. » Puis : « Ce que je sais, c’est qu’il y a énormément de choses positives qui sont en train d’arriver. Mais la tendance, c’est de n’insister que sur les quelques éléments non positifs. »

Impacts

A Londres, le vice-Premier ministre britannique, Nick Clegg, a déclaré à la BBC : « Nous pouvons déplorer la manière dont ces fuites ont eu lieu, mais je pense que la nature des allégations faites est extraordinairement sérieuse. (…) Leur lecture est affligeante et elles sont très graves. Je suppose que l’administration américaine voudra fournir sa propre réponse. Il ne nous appartient pas de leur dire comment le faire ». Le vice-Premier ministre libéral-démocrate, est connu pour son opposition à l’engagement de Londres dans la guerre en Irak, qu’il avait déjà qualifiée d’« illégale ». « Tout ce qui laisse à penser que des règles de base de la guerre, des conflits et du combat, ont été violées ou que de la torture a pu être de quelque manière que ce soit tolérée est extrêmement grave et doit être examiné », a poursuivi M. Clegg. (afp)

A Bagdad, la publication des documents a accentué la crise politique, et le Premier ministre irakien sortant a accusé ses opposants de vouloir les utiliser pour mener une campagne médiatique contre lui. Les fuites de WikiLeaks font état de centaines de cas de violences, tortures, viols et mêmes des meurtres commis par des policiers et des militaires irakiens contre des prisonniers. Or, le Premier ministre est commandant en chef des forces armées. Pire encore, il aurait eu des liens avec des « escadrons de la mort » qui semaient la terreur au début du conflit. Les opposants à Nouri el-Maliki l’accusent depuis longtemps d’avoir créé au sein des forces de sécurité, après sa nomination en 2006, en plein conflit confessionnel, des unités chargées de faire les sales besognes, notamment des liquidations. (afp)

LEMA,LUIS,AFP
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