Les civils ont craint le pire en zone karen

Birmanie La junte se targue sans surprise d’un large succès électoral, mais la tension reste vive à l’Est

REPORTAGE

MAE SOT (FRONTIÈRE THAÏLANDE/BIRMANIE)

DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL

Ballots sur la tête, les bras chargés de sachets de nouilles ou le sac au dos, quelque 15.000 Birmans ont retraversé mardi après-midi le fleuve Moei, qui marque la frontière entre la Thaïlande et la Birmanie, faisant ainsi calmement et en sens inverse le trajet qu’ils avaient effectué la veille dans la panique et la confusion. La crise des réfugiés de Mae Sot, du nom de la ville frontalière thaïlandaise où ces Birmans s’étaient réfugiés lundi pour échapper à des affrontements entre une faction armée de l’ethnie karen et l’armée gouvernementale birmane, n’aura duré qu’un jour.

Il a suffi en fait que des leaders militaires thaïlandais annoncent aux réfugiés regroupés sur la pelouse d’un terrain de football que la situation était redevenue normale dans la ville birmane de Myawaddy, pour que les Birmans décident de rentrer chez eux. « Ils ne veulent pas rester ici, où ils n’ont rien à faire. Ils veulent rentrer chez eux pour surveiller leur maison et s’occuper de leurs affaires », explique Winston, un Birman résidant à Mae Sot, tout en distribuant aux réfugiés des victuailles achetées à la supérette du coin.

Les causes de cette crise qui s’est dénouée aussi vite qu’elle s’était nouée restent confuses. Les comptes rendus des réfugiés sont parfois contradictoires, mais ils s’accordent sur le fait que les affrontements entre la faction des Karens bouddhistes, alliée jusqu’à présent à la junte, et l’armée gouvernementale birmane, sont liés aux tensions sur la façon dont les élections législatives de dimanche se sont déroulées. Certains affirment que, mécontents du faible taux de participation à Myawaddy, les militaires birmans s’en sont pris aux habitants, lesquels ont été défendus par les Karens.

D’autres disent que ce sont les Karens eux-mêmes qui ont lancé une attaque sur la ville. Quoi qu’il en soit, l’escapade transfrontalière de milliers de Birmans illustre le problème épineux des relations entre un pouvoir éminemment impopulaire et autocratique et une population terrorisée et défiante. « Si les gens se sont enfuis de Myawaddy pour venir en Thaïlande, c’est simplement parce qu’ils n’ont aucune confiance dans le régime militaire », affirme Winston.

Le parti de l’Union pour la Solidarité et le Développement, l’USDP, affilié au régime militaire, a proclamé avoir remporté 80 % des voix lors du scrutin de dimanche. Parallèlement, nombreux sont les diplomates et observateurs étrangers en Birmanie disant n’avoir pas « trouvé une seule personne affirmant qu’elle voterait pour l’USDP parce qu’elle croyait dans les valeurs défendues par ce parti ».

Un faible espoir déçu

Une combinaison d’intimidation et de manipulation des bulletins et des urnes a abouti à un résultat diamétralement opposé au désir d’une majorité de la population birmane. D’u le ressentiment profond de celle-ci devant le triomphe, fabriqué de toutes pièces, du parti de la junte. Ce ressentiment est particulièrement prononcé dans les zones frontalières où dominent les minorités ethniques qui se sentent méprisées par le pouvoir central monopolisé par les Birmans.

Ce résultat, combiné aux 25 % des sièges alloués par la Constitution aux militaires, assure que le parti de la junte dominera les assemblées, mais aussi le pouvoir exécutif : le président sera choisi par les assemblées élues. L’espoir qu’un bon score du second parti pro-régime, le parti de l’Unité nationale, débouche sur une plus grande diversification du paysage politique et un embryon d’ouverture s’est évaporé.

Sûre d’elle, confortée par sa « victoire », la junte sera tentée de maintenir le statu quo derrière la façade d’un régime civil.

La seule note un tant soit peu positive vient du fait que les partis d’opposition ont remporté quelques sièges parlementaires, notamment dans les assemblées régionales, et pourront peut-être faire entendre leur voix, aussi faible soit-elle, dans le concert monocorde et assourdissant orchestré par le régime militaire.

DUBUS,ARNAUD
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