« La Dame » au seuil de la liberté

Birmanie La détention d’Aung San Suu Kyi s’achève officiellement ce samedi

BANGKOK

DE NOTRE CORRESPONDANT

La situation d’Aung San Suu Kyi, assignée à résidence dans sa maison familiale de la capitale birmane, Rangoon, depuis mai 2003, reste ambiguë. Techniquement, elle est libre. Sa détention arrive à son terme ce samedi et son ordre de libération a été signé vendredi par les juges. Mais alors que plusieurs centaines de ses partisans et des dizaines de journalistes s’étaient attroupés vendredi soir devant sa maison de l’avenue de l’université, l’opposante n’est pas apparue. Une conférence de presse annoncée pour le milieu de l’après-midi a été annulée. En début de soirée, le journaliste U Win Tin, vieux compagnon de route d’Aung San Suu Kyi, a déclaré à l’assistance que la libération devrait plutôt intervenir ce samedi. Les autorités seraient préoccupées par des questions de sécurité.

La libération de l’égérie de l’opposition birmane semble néanmoins imminente. Sa peine de 18 mois d’assignation à résidence pour n’avoir pas révélé à ses geôliers la présence d’un illuminé américain dans sa maison l’an dernier, est arrivée à son terme. Et, paradoxe des dictatures, les généraux birmans sont parfois scrupuleux de respecter leurs lois, aussi absurdes soient-elles.

Outre ce « légalisme » étroit, la large « victoire » de l’Union pour la solidarité et le développement (80 % des voix), le parti représentant la junte, a sans doute donné aux généraux le sentiment d’avoir renforcé leur position à la tête du pays. Pour la première fois depuis la fin des années 1980, leur domination du pouvoir législatif et exécutif, derrière la façade d’un gouvernement civil, est désormais encadrée par une Constitution. De surcroît, la Ligue nationale pour la démocratie (LND), le parti d’Aung San Suu Kyi qui avait remporté les élections parlementaires de mai 1990 avec plus de 80 % des voix, a été dissoute pour avoir refusé de participer au scrutin de dimanche dernier. Seuls quelques députés d’opposition, principalement élus dans les assemblées régionales, peuvent désormais donner la contradiction au « gouvernement civil », lequel sera truffé d’anciens officiers militaires qui ont abandonné leur uniforme pour le complet-cravate.

Dans ces conditions, du point de vue de la junte, les effets négatifs de la libération d’Aung San Suu Kyi – reprise de la campagne politique, dénonciation des fraudes électorales – ont cédé le pas à ses aspects positifs, à savoir l’apaisement des critiques internationales. « Certains disent que la junte est imperméable à l’opinion internationale, mais cette imperméabilité est en fait contrôlée. Libérer Aung San Suu Kyi est une manière de donner des gages aux pays asiatiques et notamment à la Chine », estime Thierry Falise, auteur d’une biographie d’Aung San Suu Kyi (1).

Ce calcul de la junte est-il risqué ? La popularité de la fille d’Aung San, l’artisan de l’indépendance birmane par rapport à la Grande-Bretagne, reste formidable. « Tous les partis d’oppositions, enregistrés ou non enregistrés, tous les groupes ethniques, ayant ou non signé des cessez-le-feu avec la junte, sont derrière elle. Pendant sa détention, son aura n’a pas diminué, au contraire elle s’est amplifiée », affirme Zin Linn, porte-parole du Gouvernement national de coalition de l’Union birmane – composé des députés élus en 1990 et exilés.

Après 7 ans d’isolement, la Dame de Rangoon trouvera un paysage politique relativement différent de celui qu’elle a quitté en mai 2003. Satâche sera plus complexe encore que lors de sa première période de liberté entre 1995 et 2002. Techniquement, la Ligue nationale pour la démocratie n’existe plus. Certains jeunes cadres du parti ont établi une nouvelle formation, laquelle n’est pas en bons termes avec les caciques de la Ligue, le journaliste U Win Tin (81 ans) et l’ex-général U Tin U (83 ans).

Aung San Suu Kyi devra mettre de l’ordre au sein de ses partisans et peut-être marginaliser les plus radicaux, sous peine de provoquer une nouvelle confrontation avec le pouvoir. « Elle va subir beaucoup de pressions. Juste après un scrutin dénoncé comme frauduleux, il lui sera difficile de ne pas être aspirée par le maelström politique », estime Aung Naing Oo, analyste au Vahu Development Institute. Une autre possibilité est qu’elle réoriente ses activités vers l’essor de la société civile, qui a pris beaucoup d’ampleur ces 3 dernières années. Mais, selon Maung Zarni, un opposant exilé a Londres, « elle ne va pas devenir une reine de l’humanitaire ».

(1) Aung San Suu Kyi. Le Jasmin ou la lune, par Thierry Falise, éditions Florent Massot, 2007, Paris.

DUBUS,ARNAUD
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