Un week-end tendu sur le front de l’eau

Le temps d’un week-end, les inondations ont soumis le modèle belge à quelques tensions. Ces deux jours ont projeté sur le pont des dizaines de personnes, œuvrant au sein de nombreux centres de crise, impliquant communes, provinces, régions, port de Bruxelles et fédéral. Sans oublier les pompiers, la protection civile et l’armée, mise à la disposition des autorités dès samedi soir par le ministre de la Défense Pieter De Crem (CD&V).

C’est samedi, vers 13 h 30, que les commandants des principales casernes se rendent compte qu’ils ne peuvent faire face aux innombrables demandes qui leur parviennent. Le constat s’impose : il faut coordonner les opérations de secours à un niveau plus élevé. Un centre de crise est mis en place au palais provincial à Wavre. Autour de la gouverneure, Marie-José Laloy, se réunissent les représentants de toutes les « disciplines » concernées. Rapidement, les communes les plus touchées, Tubize, Ittre et Rebecq, déclenchent de leur côté leur plan communal d’urgence. Alors que les interventions se multiplient sur le terrain, le centre de crise régional mis en place au niveau wallon suit l’évolution des cours d’eau. Le service hydrologique informe en temps réel. L’info remonte, par téléphone et par fax, vers les centres de crises régionaux. Celui du Brabant wallon, celui du Hainaut mis en place samedi vers 21 heures.

Les prévisions faites à la veille du week-end se confirment : l’eau ne cesse de monter. Et ce sont les bassins de la Dendre, de la Dyle, de la Haine et de la Senne qui inquiètent. Et par-delà, la situation sur le canal Charleroi-Bruxelles. « C’est paradoxal, explique un expert des voies hydrauliques. Un canal, c’est de l’eau stagnante, quasiment sans courant. Voir déborder une telle voie d’eau, c’est exceptionnel. » C’est pourtant ce qui va arriver. Sans que quiconque puisse intervenir.

Samedi en début de soirée, les services wallons ont pourtant pris les seules mesures possibles au niveau des voies navigables. Au plan incliné de Ronquières, on a cessé le pompage-turbinage qui « remonte » l’eau vers la partie aval du canal. Plus en amont, les trois écluses qui séparent Ronquières de Charleroi (Viesville, Marchienne et Gosselies) ont été ouvertes. « Grâce à cela, par l’effet de la gravité, une partie de l’eau a pu rebrousser chemin pour repartir dans la Sambre et, de là, dans la Meuse où il n’y avait pas de problème de crue », explique Jean-Louis Libotte, responsable du secteur Haute-Meuse, Sambre et canal de Charleroi. Bien qu’alimentée par le Hain et le Tintia, la partie amont du canal ne risque pas de déborder : les biefs peuvent absorber beaucoup d’eau. En aval, c’est une autre histoire. « Là, le canal s’est rempli comme une baignoire mais ne s’est pas vidé. » La Senne, la Sennette, la Samme déboulent dans le canal.

La pression monte. Dans la région de Tubize et de Clabecq, la situation empire, malgré la fermeture de l’écluse d’Ittre où le débit a été réduit à 16.000 m3 alors qu’il aurait pu être de 50.000 m3. « Ce sont des agglomérations situées dans des cuvettes, indique Bertrand Ippersiel, expert à l’institut wallon de conseil et d’études en développement durable (Icedd). Elles se trouvent aussi au confluent de plusieurs rivières et ruisseaux. De surcroît, la zone est très urbanisée, et l’implantation des fonderies industrielles a contribué à imperméabiliser les sols. » Samedi soir, la situation devient critique. On parle d’évacuer l’hôpital. « On a constaté qu’il y avait une possibilité de relâcher la pression en ouvrant une vanne qui empêchait les eaux de la Senne de pénétrer dans le canal », explique Laloy. Seul hic : la vanne est située à Lembeek, sur le territoire flamand. Minuit : la gouverneure appelle son homologue du Brabant flamand, Lode De Witte. Discussion orageuse. De Witte refuse d’ouvrir la vanne. Le flot menacerait le Brabant flamand et Bruxelles, très densément peuplés. Laloy s’énerve. Sollicite la ministre de l’Intérieur, Annemie Turtelboom. Qui refuse d’intervenir. L’affaire remonte jusqu’à Rudy Demotte (PS), le ministre-président wallon, qui contacte

Turtelboom. Nouveau refus : la vanne restera fermée. Sur le terrain, on prépare l’évacuation de l’hôpital, mais aussi d’une maison de retraite. Finalement, la nuit apportera la solution : devant la pression des eaux, des berges cèdent à proximité de la vanne. Le flot de la Senne s’écoule dans le canal, soulageant Tubize, accroissant la pression en aval.

Dimanche, 13 h. La situation reste très critique. La ministre de l’Intérieur convoque une concertation par vidéoconférence. « Pas pour coordonner, mais pour faciliter », précise-t-on à son cabinet. Fédéral, Wallons, Flamands, Bruxellois, tout le monde est présent. Les experts confirment : ouvrir la vanne aggraverait la situation. « La décision n’était pas facile à prendre », dit l’un d’eux. Dès ce moment, chacun retourne aux opérations de secours. On convient de se rappeler si la situation empire. Ce ne sera pas nécessaire. Vers 15 heures, la rumeur court : les berges du canal ont fini par céder. Au final, il s’agit plus d’un débordement. Mais les digues sont dans un sale état.

« On a tous pris conscience des défauts du système, dit un intervenant. Nous devons gérer les choses de manière plus globale. Chacun s’est penché sur son territoire. On devrait gérer par bassin. » Un nouveau chapitre du fédéralisme de coopération ? Le ministre-président flamand, Kris Peeters (CD&V) y a fait allusion dès lundi : « Ce qui est décidé en amont a une influence en aval. C’est le cas lorsqu’on ouvre ou ferme une vanne. Mais aussi lorsque des travaux sont effectués. Là-dessus, il faut une concertation pour définir la meilleure solution. » La demande n’a pas été formellement présentée par Peeters à Demotte qu’il rencontrait pourtant ce lundi. Mais de ce côté, on se dit prêt à une discussion « franche et sereine » pour améliorer la coopération.

DE MUELENAERE,MICHEL
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