Ruée sur la « Carte du sang »

Chine Les expropriations forcées consignées par Google Maps

Pékin

de notre correspondant

Plus de cinq millions de visites… En moins d’un mois et demi, la page baptisée « Carte du sang » – hébergée par Google Maps – est en train de battre un record d’affluence sur l’internet chinois.

De quoi s’agit-il ? D’une carte du pays, inédite, recensant les principaux cas d’expropriations forcées, survenues ces dernières années. Pékin, Shanghai, le Xinjiang, le Sichuan, le Guangdong. Presque toutes les régions du pays sont visées. « C’est un phénomène national », explique l’auteur du document, un Chinois de 35 ans qui se cache derrière le pseudonyme Bloody Map.

La plupart des projets immobiliers en Chine sont en effet précédés de vagues d’expulsions forcées de locataires et de propriétaires qui ne veulent pas quitter leurs logements. A ce jeu, tous les moyens sont bons pour faire plier les moins dociles : campagnes de dénonciations, descentes de police, passages à tabac (par les promoteurs eux-mêmes ou des petites mains embauchées à la journée)…

Objectif : faire partir tout le monde au plus vite pour commencer de nouveaux travaux. Certains craquent bien sûr comme ce propriétaire du Jiangxi (province du sud-est) qui s’est immolé en septembre dernier pour protester contre son expulsion… Peu avant, une femme du Sichuan décédait dans les mêmes circonstances alors que son logement était cerné de bulldozers prêts à l’engloutir. Ils seraient ainsi chaque année des dizaines, voire des centaines à faire le sacrifice de leur vie pour défendre leurs maisons menacées de destruction.

« Le droit à la propriété est inscrit dans notre Constitution », rappelle l’internaute Bloody Map. Mais en Chine, il est chaque jour piétiné, « violé ». « Avec cette carte, je veux simplement que les gens sachent ce qui se passe. Que dans une bourgade du nord-est du pays, par exemple, un homme a été tabassé à mort cet été par quatre membres d’une mafia locale… Qu’en 2009, un instituteur du Yunnan (sud- ouest de la Chine) subissait le même sort… Ou qu’en 2008, dans le nord du Gansu – aux portes de la Mongolie intérieure – un quidam était écrasé par une voiture… » Et, dans chacune de ces affaires, il est question d’expulsions, d’expropriations, de pots-de-vin. « Le milieu de la construction est très corrompu », témoigne un avocat pékinois. « Dans certaines régions, les promoteurs, s’ils ont l’appui des hommes du Parti, sont les rois. Ils peuvent tout faire ».

Ce sont eux – investisseurs privés ou publics – les nouveaux riches de l’Empire. « Ces gens se moquent des revendications de citoyens chinois, propriétaires de leurs logements » qu’ils forcent par tous les moyens à déguerpir.

Une vision que le régime évidemment ne partage pas. Le quotidien officiel Global Times est récemment monté au créneau, démontant dans un éditorial ciblé ce discours jugé passéiste : « Notre pays a besoin de se moderniser ; les démolitions sont nécessaires » ; « certains gouvernements locaux ou promoteurs ont pu parfois utiliser la force (…). On oublie aussi que dans la plupart des cas, les anciens propriétaires ont été ravis de déménager », parce qu’ils auraient hérité de meilleures conditions de vie.

Les expropriations restent pourtant l’une des principales sources de tensions sociales dans le pays. Immolations, manifestations, internet…

Désormais, tous les moyens sont bons, aux expulsés de Chine, pour se faire entendre. En mai dernier, un certain Yang Youde, paysan originaire du Hubei (centre du pays), défrayait la chronique en tirant des salves de feux d’artifice – à l’aide d’un lance-roquettes artisanal ! – sur les équipes chargées de l’expulser.

Après deux « batailles » serrées, l’homme recevait du promoteur local 25.000 dollars en échange de son départ…

TIESSEN,PIERRE
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