Chaise vide pour la remise du Nobel

L’ABSENCE de Liu Xiaobo a renforcé le caractère symbolique de la cérémonie. La Chine ne s’y trompe pas : elle ne décolère pas.

UNE CHAISE VIDE et un diplôme sans récipiendaire, aux côtés du président du Comité Nobel, Thorbjorn Jagland : une symbolique forte... © AFP.

RÉCIT

OSLO

DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL

A 12 h 59, comme stipulé par le protocole, les trompettes de la garde royale ont retenti. Le roi Harald et la reine Sonja de Norvège ont alors fait leur apparition dans le hall central de la mairie d’Oslo où ils ont rejoint des centaines d’invités. A 13 heures, la cérémonie du prix Nobel de la paix, selon son rituel immuable depuis 109 ans, pouvait commencer. A un détail près. Car cette année, pour la première de son histoire, le comité Nobel norvégien a remis son diplôme à une chaise vide. Son lauréat, Liu Xiaobo, croupit dans une prison chinoise à 9.000 kilomètres de là. Il en ressortira en 2020. La rédaction d’une charte inspirée du mouvement civique tchèque des années 1970 appelant à une démocratisation du régime lui a valu cette sentence au titre de « subversion du pouvoir d’Etat ».

La mairie d’Oslo est un bâtiment étrange. Elle date des années 1950. Son architecture est monumentale. Les fresques de son grand hall dépeignent le travail, la nature et la famille. Elle a l’allure, avec deux tours de briques rouges, d’une cathédrale laïque mariant impératif démocratique et rigorisme protestant. Ce vendredi, le prêtre est Thorbjørn Jagland, le président du comité Nobel norvégien. La veille, en conférence de presse, il entretenait le suspense : « Mon discours réservera des surprises. »

Quand il s’empare du micro, l’ancien diplomate norvégien rappelle les dernières volontés d’Alfred Nobel : promouvoir la fraternité entre les nations. Le comité Nobel norvégien est convaincu du lien entre les droits de l’homme et la paix. Voilà pourquoi il a choisi Liu Xiaobo et sa résistance non violente, dit-il. Prenant acte que ni le lauréat ni aucun membre de sa famille n’ont pu se déplacer pour recevoir ce prix (1,4 million de dollars), Thorbjørn Jagland déclare : « Ce simple fait montre que ce prix était nécessaire et approprié. Nous félicitons Liu Xiaobo pour le prix de la paix. » La salle applaudit, de plus en plus fort, puis tout le monde se lève pour une ovation.

Il y a là les hôtes du comité, le corps diplomatique d’Oslo – du moins les 45 Etats sur 65 qui ont accepté l’invitation –, des représentants du gouvernement et de la société norvégienne. Il y a aussi les amis de Liu Xiaobo. Des proches du prisonnier ont transmis une liste de 150 noms. Aucun Chinois n’a pu sortir de Chine. Ceux-ci ont été arrêtés, assignés à résidence ou dissuadés de quitter le pays pour rejoindre les « clowns » de cette « mise en scène politique » comme l’a qualifiée le gouvernement chinois – lire ci-dessous.

Mais Liu Xiaobo a aussi des amis à l’étranger. Ceux-là sont présents, une cinquantaine. Il y a Nancy Pelosi, la présidente de la Chambre américaine des représentants, Salil Shetty, secrétaire général d’Amnesty International, des parlementaires et des syndicalistes hongkongais, des dissidents chinois résidant aux Etats-Unis ou en Australie. Il y a Wu’er Kaixi, l’un des héros étudiants de la place Tiananmen, réfugié à Taiwan, qui considère Liu comme son père spirituel. Il y a aussi Rebiya Kadeer, leader de la minorité musulmane ouïgour, exilée à Washington. Tous sont debout pour applaudir.

Thorbjørn Jagland rappelle qu’il y a eu d’autres prix Nobel emprisonnés. Andrej Sakharov en 1975, Lech Walesa en 1983, Aung San Suu Kyi en 1991. Mais tous ont pu être représentés par un parent. En fait, il n’y a eu qu’un seul précédent à la situation présente : c’était le journaliste allemand Carl von Ossietzky, en 1935. « Hitler était furieux, raconte Thorbjørn Jagland. Il a interdit à tous les Allemands d’accepter un tel prix. » Il n’y eut pas de cérémonie et pas de chaise vide. Mais un an plus tard, un avocat véreux empocha le prix à la place du lauréat. Carl von Ossietzky ne vit jamais l’argent et mourut l’année suivante dans un camp de concentration. Voilà pourquoi le comité Nobel ne remet plus, depuis, le prix qu’à un membre de la famille à défaut de mieux.

Depuis ce 8 octobre 2010, jour de l’annonce du choix de Liu Xiabo, Pékin organise la riposte. Le comité Nobel « s’est tourné en ridicule » en accordant son prix à un « criminel », commencent par déclarer les représentants du pouvoir. Puis ils dénoncent l’impérialisme occidental, évoquent un « conflit des civilisations », assimilant les droits de l’homme universels à une idéologie à laquelle la Chine – et le monde en voie de développement – ne devrait pas se soumettre. L’Etat le plus peuplé de la planète se sent soudain menacé par un comité de six membres (quatre femmes et deux hommes) qualifié d’instrument de l’Amérique. Pékin en est d’autant plus convaincu que le siège de ce comité, au centre d’Oslo, se situe en face de l’ambassade américaine, au pied de la colline où trône le château du monarque.

Thorbjørn Jagland répond. Il faut porter au crédit de la Chine ses incroyables succès économiques et la réduction de la pauvreté (nouveaux applaudissements). Mais, précise-t-il aussitôt, cette richesse nouvelle implique des responsabilités nouvelles en matière de gouvernance et de respect de la volonté populaire. Et puis, le comité Nobel ne s’est jamais privé de critiquer les grandes puissances, y compris amies. La preuve ? Ce Nobel de la paix décerné en 1964 à Martin Luther King auquel « beaucoup d’Américains étaient opposés ». « Avec le recul, on voit que les Etats-Unis sont sortis renforcés depuis que les Afro-Américains ont obtenu leurs droits. »

Thorbjørn Jagland convoque l’Histoire du 20e siècle, les grands principes de la démocratie et rétorque que le comité, contrairement à ce qu’affirme Pékin, n’a jamais cherché à humilier la Chine. Il dénonce par contre le nationalisme et la rhétorique de division. L’audience a encore plusieurs occasions d’applaudir. Après cette phrase par exemple : « Liu a exercé ses droits civils. Il n’a rien fait de mal. Il doit donc être libéré ! »

Son discours terminé, Thorbjørn Jagland s’empare solennellement d’un diplôme qu’il dépose sur la chaise vide sous un grand portrait de Liu Xiaobo. La mise en scène est parfaite. Il s’ensuit la lecture d’un texte du lauréat par l’actrice Liv Ullmann, la muse d’Ingmar Bergman. Il s’intitule « Je n’ai pas d’ennemi : ma déclaration finale ». C’est le dernier discours de l’écrivain face à ses juges le 23 décembre 2009. C’est une lettre d’amour adressée à sa femme, Liu Xia, mais aussi à ses geôliers dont il dit percevoir le cœur qui les anime malgré un système qui les oblige à réprimer. Dans la mairie d’Oslo, l’émotion est alors à son comble, les mouchoirs circulent dans les rangs comme pour un enterrement. A 14 h 10, les trompettes retentissent une seconde fois. Le roi et la reine se lèvent. Tout le monde sort.

A l’extérieur, par un froid polaire, il y a un groupe de jeunes qui hurlent « Libérez Liu ! », en agitant des drapeaux italiens comme les tifosi dans un stade de foot. La neige se met à tomber dans un froid polaire. Deux heures plus tôt, alors que défilaient les berlines des ambassadeurs, c’était une quarantaine de Chinois qui battaient le pavé avec des banderoles. Une jeune Hongkongaise étudiant à Genève explique qu’une camarade d’étude, originaire de Chine, n’a pas osé l’accompagner. Elle avait peur de ne plus pouvoir rentrer dans son pays. Les manifestants viennent du Danemark, de Hong Kong ou d’ailleurs. Mais aucun de Chine. Yang Jianli, un activiste des droits de l’homme réfugié aux Etats-Unis, ne s’en étonne pas : « Ils ont créé un mur, la Chine est comme une prison. » Quand on lui fait remarquer que tous les dissidents chinois établis aux Etats-Unis n’ont pas applaudi à ce prix, il rétorque : « Il est normal qu’il y ait des désaccords. Notre mouvement n’a pas pour but d’unifier la pensée. »

Plus tôt dans la matinée, Wan Yanhai, un activiste qui a créé une ONG de lutte contre le sida, explique qu’il a quitté la Chine six mois plus tôt pour échapper au harassement de plus en plus pesant des autorités. « Ce prix Nobel va agir comme un catalyseur sur la société chinoise. C’est comme une réaction chimique. » Autre compagnon de route de Liu Xiaobo, le sinologue français Jean-Philippe Béja a aussi fait le déplacement. Il reconnaît que beaucoup de Chinois, « sans doute une majorité », soutiennent le gouvernement. Mais il est persuadé que les idées de Liu Xiabo et de la Charte 08 vont circuler de plus en plus dans la société chinoise.

Vendredi soir, une porte-parole de Pékin a réagi en ces termes : « Ce genre de théâtre politique ne fera jamais vaciller la détermination du peuple de Chine sur la route du socialisme aux caractéristiques chinoises. » Barack Obama, qui occupait la chaise de Liu Xiaobo l’an dernier, a demandé à ce qu’on le libère. « Il mérite beaucoup plus cette récompense que moi », a-t-il dit.

ILS ONT DIT

M. Liu Xiabo mérite beaucoup plus cette récompense que moi. Liu nous rappelle que la dignité humaine dépend aussi des progrès de la démocratie, d’une société ouverte et de l’Etat de droit. Les valeurs qu’il épouse sont universelles, sa lutte est pacifique et il devrait être relâché au plus vite. (…) Je regrette que M. Liu et son épouse se soient vu refuser l’autorisation d’assister à la cérémonie à laquelle nous avons assisté Michelle et moi l’an dernier. »

BARACK OBAMA, président

des États-Unis, prix Nobel de la Paix 2009

« En ce jour dédié aux défenseurs des droits de l’homme dans le monde entier, mes pensées vont à Liu Xiaobo. Je réitère mon appel à sa libération immédiate. Et je suis vraiment attristée par le fait qu’il n’a pu venir lui-même, en personne, chercher sa récompense. »

CATHERINE ASHTON, chef

de la diplomatie européenne

« Les droits de l’homme sont au cœur de l’identité des Nations unies. Souvent, il est préférable de s’exprimer vigoureusement, en public. Mais parfois, une diplomatie moins visible peut être le chemin approprié. »

BAN KI-MOON, secrétaire général

de l’ONU

KOLLER,FREDERIC,AFP
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