Le Hezbollah a gagné une bataille

Liban Grâce à une nouvelle majorité, Nagib Mikati est nommé Premier ministre

Les véhicules blindés de l’armée libanaise ont pris position, mardi, dans les rues de Beyrouth : des tensions inquiétantes. © ap.

Beyrouth

De notre correspondant

Ces deux dernières semaines, nous venons purement et simplement d’assister à un coup d’Etat du Hezbollah !, s’enflammait Zeina hier soir sur la place des Martyrs, dans le centre-ville de capitale libanaise. Entre la chute du gouvernement, le 12 janvier, les manœuvres d’intimidation de la semaine dernière dans les rues de Beyrouth, et celles qui ont poussé le Druze Walid Joumblatt à se ranger derrière la Syrie, la recette était simple ! »

Hier après-midi, le « 14 Mars » – ex-majorité parlementaire dirigée par le Premier ministre sortant, Saad Hariri – a lancé un appel à manifester alors que les 128 députés venaient de trancher, accordant leur confiance à Nagib Mikati, par 68 voix contre 60 à Hariri. Sur la place, devant le mausolée renfermant la dépouille de Rafic Hariri, l’ambiance était pourtant morose. Quelques centaines de personnes seulement – réunissant des sympathisants sunnites et chrétiens du « 14 Mars » – ont fait le déplacement. Suivant l’orateur, chacun a repris l’hymne libanais, égrainé les noms des « martyrs de l’indépendance », tous victimes d’assassinats politiques. Mais mis à part quelques jeunes sunnites chauffés à blanc, le cœur ne semblait plus y être.

La scène contrastait violemment avec celles vues partout dans le pays depuis lundi soir. Dès l’annonce de la probable nomination de Mikati, les partisans du Courant du futur (le principal bloc parlementaire, dirigé par Hariri) ont pris possession des rues dans les villes du pays : à Saïda, à Beyrouth et surtout à Tripoli. Dans cette grande ville du nord du Liban, la communauté sunnite – plus radicale que celle de Beyrouth – a massivement manifesté son rejet de tout compromis avec le Hezbollah, et donc de la nomination de Mikati qui, bien que sunnite lui-même, ne jouit d’aucune assise populaire dans cette communauté. « Saad Hariri est notre seul et unique représentant, nous ne pouvons pas accepter Mikati à sa place ! C’est le candidat du Hezbollah ! Nous ne voulons ni du retour de la tutelle syrienne ni d’un pays à l’iranienne ! », s’emportait hier matin un manifestant.

2,5 milliards de dollars !

A Tripoli, un véhicule de la chaîne Al-Jazeera a été incendié par la foule, laquelle, malgré les cordons de sécurité, a également encerclé les résidences de Nagib Mikati et de Mohammad Safadi, autre sunnite « premier ministrable », mais ayant apporté son soutien à Mikati le matin même. Devant la violence de ses partisans, à Beyrouth et surtout à Tripoli, Hariri a pris la parole à 14 heures pour appeler ses troupes à la plus grande retenue, tandis que l’armée libanaise a fait preuve de fermeté en ceinturant tous les foyers de protestation.

Si le Liban s’est « rapidement » doté d’un nouveau Premier ministre, les vrais problèmes, eux, sont toujours sur la table. Mikati se retrouve en effet devant une mission quasiment impossible : former un gouvernement. Dès sa nomination, cet homme de 55 ans a tendu la main à tout le monde, et surtout à Saad Hariri qu’il qualifiait de « frère et d’ami » la veille encore. L’ex-opposition en avait fait son candidat, mettant en avant sa « neutralité » et sa bonne gestion du printemps 2005, entre l’assassinat de Hariri en février, le retrait des troupes syriennes en avril et les législatives de juin cette année-là. Mais l’homme, qui jouit d’une excellente réputation dans le monde des affaires (le magazine Forbes estime sa fortune personnelle à 2,5 milliards de dollars), compte maintenant former une équipe gouvernementale, qu’il espère « d’union nationale ». Pourtant, dès lundi, Hariri avait fait savoir que, s’il était mis en minorité, son parti refuserait de participer au gouvernement.

Dès sa prise de fonction, Mikati, ami personnel du président syrien Bachar el-Assad, devra gérer l’ingérable : le dossier du Tribunal spécial international, principale pomme de discorde entre Hariri et le Hezbollah. Le premier ne peut se résoudre à abandonner la justice internationale, censée appréhender les assassins de son père ; le second ne peut tolérer que l’Etat libanais continue d’appuyer l’instance onusienne alors que certains de ses membres seront, selon toute probabilité, mis en cause dans cet assassinat.

Contexte

Le problème

Deux camps s’affrontent : le « 8 Mars » autour du Hezbollah, le « 14 Mars » autour de Saad Hariri. Suite au revirement du leader druze Walid Joumblatt, qui s’est rangé derrière « la Résistance et la Syrie », la majorité parlementaire vient de changer de camp, passant au « 8 Mars ».

L’enjeu

Pour le Hezbollah : contrôler le pays, sans forcément le gouverner, et neutraliser politiquement l’ancien Premier ministre Saad Hariri. Avec, comme objectif à moyen terme, le désengagement de l’Etat libanais du Tribunal spécial international chargé de juger les assassins présumés de Rafic Hariri.

A suivre

Nagib Mikati, nommé Premier ministre hier, va devoir former un gouvernement. Si Hariri y participe, il pourrait faire ce que le Hezbollah faisait précédemment : paralyser l’action du gouvernement grâce au tiers de blocage. Si Hariri boycotte, le « 14 Mars » devra attendre les législatives de 2013 pour espérer regagner la majorité parlementaire, ne disposant pas du pouvoir d’intimidation des armes, comme le Hezbollah.

HURY,DAVID
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