Jaco, prophète en son pays

Cinéma La première cérémonie des Magritte avait lieu samedi soir

On aura beaucoup répété, ces dernières semaines, combien notre cinéma, si souvent boudé par son propre public, avait la capacité de séduire dès qu’il s’exporte et se donne à voir à l’étranger.

Une fois n’est pas coutume : samedi soir, le grand gagnant de la première cérémonie des Magritte du cinéma est un homme qui fut et qui reste prophète en son pays. Lauréat de six Magritte pour Mr. Nobody, qui rencontra tant de difficultés lors de sa sortie, Jaco Van Dormael a toujours été aimé des siens. Toto le héros reste l’un des films les plus chers au cœur des spectateurs belges. Le Huitième jour fut un énorme succès public. Et voici que son troisième long-métrage met tout le monde d’accord, en décrochant les prix les plus prestigieux : meilleur film, meilleur réalisateur, meilleur scénario, meilleur montage, meilleure image (Christophe Beaucarne, sous le regard de son père Julos), meilleure musique (celle du frère de Jaco, très ému de faire un coucou posthume à Pierre).

Cette consécration de Mr. Nobody, c’est le triomphe du panache. Car il en fallait, pour signer un véritable film d’auteur avec des moyens dignes d’une superproduction. Cela résonne aussi comme une revanche personnelle. Le 17 mars 2010, Jaco Van Dormael nous révélait les coulisses de la sortie de Mr. Nobody : un accouchement douloureux, l’artiste confessait avoir été pris en otage par ses distributeurs internationaux. Il avait subi pour la première mondiale à la Mostra de Venise les pressions brutales de ses partenaires. Et il s’était battu avant d’imposer son montage final – celui que l’on voit aujourd’hui sur DVD.

Le prix de la meilleure actrice à Anne Coesens fait l’unanimité. À l’applaudimètre, la comédienne d’Illégal est la grande gagnante de la soirée. Huit fois nominé, l’émouvant film d’Olivier Masset-Depasse récompense également Christelle Cornil (meilleur second rôle).

On savait qu’Elève libre, le film de Joachim Lafosse, avait divisé, les uns rejetant la violence du sujet, les autres (dont nous sommes) saluant la forte personnalité et le sens de la mise en scène d’un grand auteur. Le film repart avec deux prix d’interprétation. On attendait Jonas Bloquet, remarquable dans le film, et coiffé par Joffrey Verbruggen (La régate) pour le prix du meilleur espoir masculin. Ce sont Jonathan Zaccaï (meilleur acteur) et Pauline Etienne (meilleur espoir féminin) qui décrochent la timbale, confirmant que Lafosse est un vrai directeur d’acteurs.

Malgré un prix au Flamand Jan Decleir (meilleur second rôle), Les Barons sont les perdants de la soirée. Panique au village, du tandem Patar et Aubier, décroche deux prix techniques (son et décors). Un souhait ? Que l’an prochain, Michael Roskam ou d’autres cinéastes flamands se retrouvent dans la catégorie reine.

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les magritte

Palmarès

Meilleur film

Mr. Nobody (Toto and co – Olivier Rausin)

Réalisateur

Jaco Van Dormael pour Mr. Nobody

Coproduction Looking for Eric (Les Films du Fleuve – Les Dardenne)

Scénario original Jaco Van Dormael pour Mr. Nobody

Actrice

Anne Coesens dans Illégal

Acteur Jonathan Zaccaï dans Elève libre

Actrice second rôle Christelle Cornil dans Illégal

Acteur second rôle Jan Decleir dans Les barons

Espoir féminin Pauline Etienne dans Elève libre

Espoir masculin Joffrey Verbruggen dans La régate

Image Christophe Beaucarne pour Mr. Nobody

Son Benoît Biral, Valene Leroy, Julien Paschal, Fred Piet et Franco Piscoppo pour Panique au village

Montage Matyas Veress (Mr. Nobody)

Décors Eric Blesin et Marc Nis pour Panique au village

Costumes Christophe Pidre et Florence Scholtes pour Sœur Sourire

Musique originale Pierre van Dormael pour Mr. Nobody

Court métrage Nuit blanche de Samuel Tilman

Documentaire Les chemins de la mémoire de Jose Luis Peñafuerte.

« Ceci n’est pas le cinéma belge »

Jean-Claude Van Damme, Eric-Emmanuel Schmitt, le prince Laurent, des ministres cajolés par Patrick Quinet (coorganisateur de la soirée, avec Luc Jabon), des présidents de chaîne, le chanteur de Ghinzu… Samedi soir, sur le coup de 20 heures, le gratin artistique, institutionnel et politique du pays se retrouvait sous le Mont des Arts, dans le luxueux Gold Hall du Square. Mission du jour : faire la fête au cinéma francophone de Belgique. Prendre exemple sur le modèle flamand des BV (Bekende Vlamingen). Revendiquer enfin l’envie de rouler des mécaniques, « comme à Hollywood », d’être glamour, de se faire passer pour célébrités. Et transformer, du coup, les éternels modestes de la profession belge en WC – lisez : Wallons Connus. Ou en BHV – traduisez Bruxellois Hypothétiquement Vedettes.

Il y avait du coup un côté bal masqué à la première cérémonie des Magritte, comme si la petite famille de notre cinéma, si souvent mal à l’aise à l’idée de franchir les portes de la gloire, s’était enfin décidée à jouer le grand jeu du carnaval VIP, en cédant parfois au politiquement correct (« c’est beau la Belgique, Monseigneur », vive les différences…) et souvent à l’autoglorification (la palme revenant à Stéphane De Groodt, déclarant qu’« un Belge est un Français qui a réussi »).

Des César à la belge, cela donne une cérémonie un peu décalée, parfois brouillonne, souvent bon enfant (Olivier Gourmet lançant depuis son siège dans la salle une boulette de papier dans la nuque d’un copain). Samedi soir, il y avait même un côté boy-scout, voire gentil organisateur assumé au premier chef par Benoît Poelvoorde, chauffeur de salle, belgicain en chef (« je viens supporter la Belgique », dit-il sur le tapis bleu) et premier à applaudir ses petits camarades, sous le regard d’une caméra constamment accrochée à ses basques. Avec à ses côtés François Damiens, qui lui ressemble comme Dupond à Dupont.

Tout cela sous la statue d’un commandeur surréaliste : René Magritte, qui n’eût pas manqué de faire remarquer que tout cela est bien joli, vivent les petits-fours et les occasions de ripailler, mais bon, les enfants, désolé mais Cécile de France a raison : « Ceci n’est pas le cinéma belge. » Malgré la présence de Matthias Schoenaerts, Stijn Coninx ou Jan Decleir, malgré la mise en avant de coproductions entre les deux communautés du pays, les élans d’enthousiasme et de générosité avaient samedi leurs limites : pas de Merditude des choses, la pure perle de Felix Van Groeningen, et pour cause : c’est de l’argent flamand. Pas un centime francophone. Et donc, basta cosi !

Lors de la troisième mi-temps, sur le coup de 22 heures, les 800 convives commentent le show : certes, il y avait des longueurs, certes, une maîtresse de cérémonie sympa mais un peu dépassée par les événements, certes, des incidents diversement interprétés (mention spéciale à Christelle Cornil, meilleur second rôle féminin, qui a décidé de prendre en otage la salle durant dix bonnes minutes : culotté !) Oui, ronchonnent les uns et les autres. Mais à l’arrivée, le sentiment général est positif. « On l’a fait », résume l’un ! « Yes, we can ! », enchaîne un autre.

Tandis que Francis de Laveleye, qui fut assistant de Brel en 1972 sur Le Far-West, s’émeut de la symbolique du jour : « Ça fait quarante ans que je suis dans le milieu. Je suis l’un des enfants d’André Delvaux. Aujourd’hui, j’ai le sentiment qu’on aboutit à quelque chose, collectivement. Et ça, c’est formidable ! »

ILS ONT DIT

Jaco Van Dormael

« Dans le pays d’où je viens, ce prix résonne, je ne sais pas pourquoi mais quand ça arrive, c’est super. Comparer les films, c’est toujours très bizarre parce qu’on les mesure à l’échelle de sa propre perception. Les quatre films vont dans des directions différentes et expérimentent. La malchance de ne pas avoir d’industrie nous donne la chance d’expérimenter. Je suis surtout fier de faire partie de cette famille, j’ai l’impression qu’on s’aime bien. J’ai rarement vu une aussi grande réunion de gens qui font du cinéma. C’est mieux qu’un réveillon réussi. »

Jonathan Zaccaï

« Le tournage d’Elève Libre coïncidait avec une période incroyable de ma vie. J’étais jeune papa et je devais jouer un pédophile. C’est super ce prix et je suis très heureux. Je suis super content. Ça ne se voit pas, je le cache bien. »

Pauline Etienne

« C’est mon premier prix. En soi, ça ne représente pas grand-chose. C’est la reconnaissance du travail. J’ai trouvé impressionnant, le fait d’être devant tout le monde. »

Au secours Edouard Baer, Les Magritte sont plombés

C’est qui ça ? C’est qui ça ? Voilà à peu près les trois seuls mots que devaient se répéter les téléspectateurs, samedi soir, devant leur écran. Les Magritte faits pour eux ?! Le doute s’immisça. En mise en bouche, BeTv avait braqué ses projecteurs sur « the blue carpet » mais avait oublié d’y associer une voix off expliquant à ce public qui ne connaît pas ses acteurs qui est qui. Pas efficace pour créer le vedettariat ! Préposé à l’accueil des « stars », Fabrice Du Welz, notes obstinément en main (sans doute collées à la superglue), aggrava la situation. Après une demi-heure, ma voisine, ma tante, mon cousin et l’épicier du coin résumaient toujours notre cinoche à Benoît Poelvoorde qui se disait « joyeux », JCDV qui ne savait pas vraiment pourquoi il était là mais il y était, et aux frères Dardenne qui allaient bien repartir avec un prix.

Arriva le vif du sujet – la remise des trophées – présenté par Helena Noguerra moustachue, histoire de bien montrer qu’ils allaient la jouer décalé. On attendait donc des bons mots, des loufoqueries, la crise gouvernementale finement épinglée et des surprises. Dans les faits : le néant. Ma voisine s’endormit. Ma tante et mon cousin sortirent le jeu de cartes et l’épicier du coin demanda si c’était la répétition. Reine des blagues qui tombent à plat et du français malmené, Helena invoqua les bons conseils d’Edouard Baer. Du coup, on se créa, histoire de ne pas s’assoupir, un grand suspense : ce cher Edouard allait-il surgir sur scène tel Arlequin de sa boîte ? Seule Annie Cordy apparut un chapeau-poulpe sur la tête. Ce fut la seule extravagance surréaliste de la soirée.

Celle-ci s’écoula mollement avec 18 lauréats et les remerciements d’usage. Anne Coesens (prix d’interprétation) devança feu André Delvaux (hommage) à l’applaudimètre. Peñafuerte (prix du documentaire) gagna la palme de la petite émotion, dédiant son Magritte à l’Iranien Jafar Panahi. On parla ici et là la langue de Vondel pour montrer la bonne volonté francophone et son esprit d’ouverture. Tout le monde semblait se dire « Yes, we can/Ja, we kunnen ! » et avait l’air de s’aimer mais à l’écran, on ne vit que de grands moments oubliables. Pour peu, on rêve des César ! Pas sûr que demain, mes voisine, tante, cousin et l’épicier du coin courent voir un film belge.

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