L’écrivain plutôt que le notable

Littérature Le décès de François Nourissier

François Nourissier, né en 1927, atteint depuis plusieurs années de la maladie de Parkinson, est mort mardi. L’académie Goncourt, dont il était membre depuis 1977, puis secrétaire général en 1983, avant d’en être président jusqu’en 2002, l’a annoncé hier. Il y a deux ans, François Nourissier avait pourtant choisi de s’éloigner de l’académie Goncourt. Dans la lettre qu’il avait envoyée à la « chère présidente Edmonde », il disait ne pas aimer le mot démission, « qui sent un peu la déception ».

Pendant trente ans, il avait en son sein, ainsi que chez Grasset, joué de son influence et de sa sensibilité de lecteur, qui étaient grandes, pour l’attribution du plus prestigieux prix littéraire d’automne. Sans parvenir néanmoins à imposer Michel Houellebecq, qui aura malgré tout bénéficié de son obstination à le défendre, couronné après le retrait de Nourissier. Cette anecdote définit le territoire de celui qu’on a souvent qualifié de notable des lettres : il n’y exerçait pas un pouvoir absolu, mais le temps finissait par lui donner raison.

De la même manière, le temps donnera à l’écrivain François Nourissier la place qui lui revient dans les lettres. Proche des hussards et admirateur d’Aragon, l’homme était certes de droite mais son talent transcendait les clivages traditionnels. Il avait publié plusieurs romans dans les années 50, dont L’eau grise et Le corps de Diane. Mais c’est lors de la décennie suivante qu’il pose les principales fondations de son œuvre : Un petit bourgeois (1964), Une histoire française (1965, prix du roman de l’Académie française), La crève (1970, prix Femina)… Sa voix, désormais bien reconnaissable, se faisait entendre. Un humour grinçant, l’auto-flagellation comme un des beaux-arts, un style d’une grande pureté qui s’autorisait bien des libertés. De cette ligne, François Nourissier n’a jamais dévié, profitant de toutes les occasions funestes que lui proposait la vie pour compléter un autoportrait sans complaisance. Ses limites, ses petitesses, les malentendus qu’il a fait naître sans toujours les lever, tout lui était grain à moudre. Et il nous touchait à chaque fois.

Miss P. arrive

Davantage encore quand il dut supporter l’arrivée d’une nouvelle compagne, Miss P. (comprenez : Parkinson), comme s’il n’en avait pas eu assez avec le naufrage de sa femme dans l’alcool, relaté à sa manière dans Eau-de-feu. Devenu Prince des berlingots, tremblant et bavant, luttant pour garder la lucidité nécessaire à l’écriture de quelques lignes par jour, il n’essayait pas un instant de nous faire admirer son courage. Il se montrait au contraire comme il se voyait, pathétique. Ricanant de lui-même plutôt qu’implorant la pitié.

On imagine pourtant aisément quelle dut être sa souffrance d’abandonner malgré lui les plaisirs auxquels il s’était adonné en des temps meilleurs. Il avait aimé l’amour, il adorait les voitures, il n’avait cessé de s’installer dans de nouvelles maisons. C’est d’ailleurs dans Maison mélancolie qu’il écrivait, comme un aveu chuchoté avec le demi-sourire de la lucidité : « J’écris mes romans comme l’herbe des talus, dans le froissement exaspéré des cartes qui jamais ne s’ouvrent sur le bon pli. Il faut suivre d’un index hésitant les doutes et les hésitations de la mémoire. » Des doutes et des hésitations, il a fait la matière d’une vie transposée dans des romans et des récits qu’on ne se lassera pas de relire, tant ils sont nécessaires pour nous renvoyer à nos propres petitesses.

MAURY,PIERRE
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