Un pilier du théâtre belge

Scènes Le comédien et metteur en scène André Debaar s’est éteint à 81 ans

Une voix reconnaissable entre toutes, qui jouait de ses harmoniques graves, une silhouette à la casquette, l’allure d’un gentleman qui s’ancrait dans les chausses de Molière comme dans le rire sarcastique de Dario Fo : André Debaar a cassé sa pipe, il avait 81 ans.

Son nom laisse peut-être perplexe la jeune génération, qui imagine mal aujourd’hui quelle star a été ce comédien, metteur en scène et pédagogue, quelle influence il a eue sur des adolescents, des jeunes gens des années 70, dans sa classe du Conservatoire de Bruxelles.

Sont passés chez lui Christian Labeau, Daniel Hanssens, Isabelle Paternotte, Patricia Houyoux, Rosalia Cuevas, Carmela Locantore, Olivier Massart, Didier Colfs, Alain Leempoel, parmi bien d’autres.

Le théâtre, Debaar l’a découvert en 1942 : « Une bande de scouts-routiers venus de Bruxelles offre au public de notre bonne ville de Verviers une représentation théâtrale… J’y suis bien sûr, et j’ai douze ans ! », dit André Debaar sur le site du prix Jacques Huisman. La pièce ? Les quatre fils Aymon d’Hermann Closson, pied de nez à l’occupant. Et, parmi ces comédiens, Jacques Huisman, fondateur du Théâtre National. Debaar rejoindra la troupe en 1964.

Molière et Dario Fo

Il était de ce temps où l’on engageait à l’année, en troupe, au Parc, d’abord, de 1950 à 1964 (il y est des distributions classiques, de Musset, Hugo, Molière… comme des contemporains d’alors et il met en scène dès 1960). Au Théâtre National, de 1964 à 1984, il s’impose dans tous les répertoires, dans les créations, il est par exemple le chiffonnier de la Folle de Chaillot en 1969, Phil Gogg dans Le tour du monde en 80 jours de Pavel Kohout, Polonius dans le Hamlet mis en scène par Krejka, de mémorables Avare, Bourgeois gentilhomme… et bien sûr il explose dans la création des pièces de Dario Fo, Le 7e commandement avec Anne Marev, Cette dame est à jeter, Isabelle trois caravelles et un charlatan

Il faisait partie des générations des Jean Rovis, Georges Bossair, Jo Rensonnet, Billy Fassbender, tous disparus ces dernières années et piliers d’un théâtre qui a sa place dans l’histoire de la scène belge.

André Debaar était attaché à la mission de service public, à la décentralisation. Avec Billy Fassbender, il reprend donc la direction du festival de Spa, de 1988 à 1998. Il monte une dernière fois sur scène en 2008 à l’invitation de Daniel Hanssens, dans L’Evangile selon saint Jean, qu’il avait créé au National en 1982 et joué des centaines de fois.

réactions

Cécile Van Snick, comédienne, metteuse en scène, co-directrice de l’Atelier Théâtre Jean Vilar et du Festival de Spa.

« J’ai suivi ses cours à 15 ans, à l’Académie de Woluwe-Saint-Pierre et puis au Conservatoire de Bruxelles. André Debaar était alors une incroyable vedette. C’était, dans ces années 70, au Théâtre National, l’époque des grandes pièces de Dario Fo. Il n’a jamais été aussi bon que là-dedans. Et en même temps, il animait une troupe de théâtre amateur, satellite de l’Académie, et il s’amusait comme un gosse à nous mettre en scène : on pouvait arriver à mobylette dans Molière ! Il enseignait assez rudement une technique d’articulation, d’éloquence, une rigueur aussi. Il nous apprenait comment cette technique pouvait servir le sens du vers, de l’auteur. Nous jeunes, on avait envie d’émotion, on créait des spectacles underground… Mais il permettait aussi de se battre contre lui. C’était un être rayonnant, d’une grande ouverture d’esprit. »

Michel Kacenelenbogen,

directeur du Théâtre Le Public. « André Debaar était un enseignant-artisan, il travaillait sur l’acteur comme un menuisier travaille le bois. Il n’était pas dans le théâtre de la pensée. Il nous apprenait une rigueur et une technique, et aussi à nous révolter contre ça. Il rendait l’acteur autonome. Il nous donnait les armes de la confiance. Debaar disait que le théâtre est un métier qui se travaille et qu’en travaillant, on atteignait ce qu’on voulait. Il restait en rapport avec les jeunes. Nous nous sommes retrouvés plusieurs années en vacances avec lui, en Corse. Et nous pouvions déconner ! J’ai le souvenir aussi d’un être droit, honnête et… séducteur, il aimait les femmes ! Mais c’était aussi un homme seul. »

FRICHE,MICHELE
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