L’image de la liberté

Serge Gainsbourg est mort le 2 mars 1991. Vingt ans plus tard, il reste le symbole du politiquement incorrect.

Serge Gainsbourg en images

Le 2 mars 1991, Serge Gainsbourg nous quittait

Putain, vingt ans sans Serge Gainsbourg ! Et pourtant, il est toujours là, plus vivant que jamais. À travers ses chansons, ses héritiers spirituels, sa figure mythique.

Livres, disques, émissions de télévision : personne n’a oublié ce funeste 2 mars 1991. À commencer par Gilles Verlant qui, après les différentes éditions de sa biographie de référence, publie L’intégrale Gainsbourg, l’histoire de toutes ses chansons.

Il n’y a en tout cas pas photo avec Charles Trenet, par exemple, dont le dixième anniversaire de la mort a été autrement plus discret : « Trenet, comme Yves Montand, étaient odieux dans leur vie privée, selon Gilles. Je pense que le grand public le sait, même si ça n’a pas été dit ouvertement à l’époque. Gainsbourg n’est pas démodé musicalement non plus. C’est tout con mais c’est comme ça. »

Serge était un personnage et ça, même ceux qui sont trop jeunes pour l’avoir connu, le savent via les prestations télévisées de Serge qui font le bonheur d’internet : « Il y a une dimension mythique et cette image de liberté que Serge nous a laissée. Il incarnait une liberté dont on se demande même ce qu’elle est devenue. C’est le politiquement correct. Ce qui me frappe le plus chez Gainsbourg, c’est son côté non consensuel. La spéciale Drucker sur France 2 était une belle émission avec de bons artistes et de bonnes chansons mais on est arrivés troisième derrière TF1 et M6. Il reste un seuil de résistance car Gainsbourg incarnait cette image de liberté. Il y a d’autres chanteurs morts qui ne faisaient pas de vagues de leur vivant qui font un meilleur score aujourd’hui. Gainsbourg ne sera jamais sanctifié comme Coluche. Gainsbourg n’a pas fait les Restos du Cœur, il a brûlé un billet de 500 francs. C’est différent. »

Gilles en arrive à penser que tant Coluche que Serge ont peut-être bien fait de nous quitter avant de devenir de vieux cons : « C’est horrible à dire mais il y a eu de nombreux épisodes malheureux, comme les images de Serge avec Catherine Ringer qu’il a traitée de pute. On a tous mal vécu des passages télés de Serge dans les années 80, ses apparitions douloureuses, navrantes, pitoyables. »

Universal publie ce lundi 28 une nouvelle intégrale Gainsbourg (pour la troisième fois en 22 ans !), avec 23 inédits qui n’en sont pas toujours. Le plus connu : celui qui donne son titre à la double compilation sortie pour l’occasion, Comme un boomerang :

« L’histoire de cette chanson est longue et tortueuse. C’est une voix-maquette que les collectionneurs connaissaient dans des pressages pirates. Olivier Julien, un copain d’Etienne Daho, faisait des recherches pour une compilation de Dani. Il est tombé par hasard, chez Sony – BMG en Allemagne, sur le multipistes de cette chanson inédite. Dani était supposée participer à l’Eurovision mais empêchée par la mort de Georges Pompidou, la chanson est tombée dans l’oubli. Pour le reste des inédits, c’est plus des maquettes inédites que des morceaux finalisés tels que Gainsbourg les aurait voulus. Il pensait pouvoir faire mieux.

Il y a une version de “ Ecco homo” avec des paroles inédites antérieures aux définitives où il invente le personnage de Gainsbarre. Il y a aussi “Panpan cucul” avec une référence à la BD Pim Pam Poum. On savait qu’elle existait mais personne ne l’avait entendue depuis 1973. Pareil pour “ Le papier qui colle aux bonbons”. Jane s’en souvenait mais elle n’était pas sortie. Je pense qu’ils en ont gardé d’autres initialement prévues pour cette intégrale mais qui vont sans doute apparaître sur la version spéciale quarantième anniversaire de L’histoire de Melody Nelson, qui sortira fin de l’année. Là, c’est de l’ordre du fond de tiroir quasiment. La version instrumentale de Requiem pour un con, ce n’est pas vraiment un inédit. Le plus bel inédit de l’intégrale, pour moi, est une chanson qui s’appelle “L’escroc” que je connaissais depuis des années mais en plusieurs morceaux. Elle avait été découpée pour un film qui s’appelait Les plus grandes escroqueries du monde. Il y a aussi la reprise de “Et j’entends siffler le train”, et j’aime encore plus “Les play-boys”, un document Europe 1, Un piège à filles, un joujou extra…, il le chante presque mieux que son pote Dutronc car il exagère le côté gouailleur. Il chante en direct sur le play-back d’origine de Jacques. »

Aujourd’hui, les héritiers spirituels de Gainsbourg sont nombreux.

Les quatre vrais héritiers sont les enfants de Serge : Natacha née en 1964, Paul en ’68 (qu’il a eu de son second et dernier mariage), Charlotte en ’71 qu’il a eue avec Jane Birkin, et Lulu, avec Bambou, en ’86. Il faut leur signature pour tout ce qui concerne le patrimoine de leur père et ils touchent tous les quatre des droits sur disques et livres.

On ne présente plus Charlotte, actrice et chanteuse à succès. Par contre, Lulu va bientôt faire parler de lui avec son premier album en cours de réalisation. Un disque de duos sur des chansons de son père. Pas sûr que ce soit l’idée du siècle !

1987 « Tous mes rêves, je les ai déjà réalisés »

entretien

Parler avec Serge était plus qu’un plaisir énorme, c’était un moment unique, inoubliable où le génie côtoyait la générosité et la gentillesse. Voici le meilleur de deux de ces moments.

Décembre 1987. Hôtel Astoria, suite royale. Serge nous reçoit pour la promotion de You’re under arrest. Il n’a qu’une exigence : une heure de discussions minimum ou rien. Quitte à déborder et faire attendre les collègues présents pour la conférence de presse. Il remarque tout de suite que le jeune journaliste est impressionné par cette première rencontre, qu’il en tremble et en perd ses moyens. Serge le rassure, lui sert une coupe de champagne rosé (le médecin lui interdit dorénavant autre chose), vérifie lui-même l’enregistreur qu’il pose sur un tabouret devant lui. Il nous demande de le tutoyer, on se calme et s’est parti pour un entretien dont on ne publie ici que des extraits les plus significatifs et intemporels.

Sur le disque.

Dans un album, il faut des pleins et des déliés, des plans speedés et des ralentis, comme au cinéma. C’est funk et hard. Je crois pas qu’on peut aller plus loin. Enfin, je dis toujours ça. C’est le prochain qui va poser problème.

Sur le boulot.

J’aime être speedé, sinon je m’ennuie. J’écoute le temps passé et ça me fout en rogne, je connais cette musique-là par cœur. Entendre les pulsations du cœur, c’est un peu stressant, je préfère bosser.

Sur la drogue.

J’ai écrit « Les enfants de la chance » car ça me préoccupe. Je suis avec une ex-junkie. Enfin, ex… Avec les flics il y a encore huit jours. Ils l’ont pas gardée, c’était pas grave mais ça m’a fait chier.

Sur le jazz en chanson.

Le français ne s’y prête pas. Pas assez cool. Nougaro l’a fait, mais avec l’accent toulousain, c’est un peu dur. Ça fait deux handicaps. Je n’ai pas écouté son Nougayork, ça ne m’intéresse pas. Maintenant, qu’il aille à New York, ça me fait doucement marrer.

Sur le cinéma.

J’aime ça, j’aime la caméra. J’ai fait quatre films, pas mal de spots publicitaires et de clips.

Sur Gainsbourg-Gainsbarre.

Ça peut être de la schizophrénie, une maladie mentale… Non, ça va… Je crois que je vais retourner à Gainsbourg. C’est bientôt la fin du parcours. J’ai 60 ans dans trois mois. J’ai des jours de dépression. Si j’étais sûr de moi, je n’aurais pas fait le parcours de combattant que j’ai réalisé. Tenir 25 ans… Les gamins seraient pas là à mes concerts. Parce qu’ils sentent que le mec est intègre et qu’il est un peu comme ça, il vit sa vie, il s’en fout, se fout des autres. Il s’assure en tant qu’homme. Avec tous les coups de cravache que ça implique dans la vie et j’en ai eu. Indélébiles… Si j’avais pas Charlotte, Bambou, Lulu, je me flingue…

Sur Charlotte.

Elle est très secrète, même avec moi. Elle n’est pas perturbée, à ma connaissance. J’en veux pour preuve qu’elle a toujours de très bonnes notes au lycée, qu’elle a un flirt, qu’elle continue le piano.

Sur Isabelle Adjani.

Elle vient de faire un 45-tours sans moi où elle s’est complètement plantée. C’est nul. La délicatesse serait de m’avertir. Mais ça ne se pratique plus tellement dans le show-biz. C’est pas grave, on oublie. Exit !

Sur sa santé.

J’ai un problème aux yeux. Il m’est maintenant interdit de toucher à l’anis et aux cocktails. J’ai droit qu’au champagne et au bordeaux, c’est tout. Sinon, je cours de réels dangers. Il faut que je recouvre toute mon acuité visuelle si je veux aussi écrire. Il faut aussi réduire le tabac, mais là c’est dur.

Sur un dernier rêve ?

Je suis déjà un rêveur. Tous ont été réalisés, c’est là où est le problème. Quand on a tout, on n’a rien. Je suis au zénith de la gloire, j’ai abordé toutes les disciplines à part la peinture et la poésie. ils m’ont sorti un tas de bouquins sur moi. J’ai l’impression que je vais pas tenir tellement il y en a…

1989 « Je peux encore tenir vingt ans »

entretien

Sortie de l’intégrale De Gainsbourg à Gainsbarre. On retrouve Serge dans la même suite du même hôtel. Il ne boit que de l’eau, fume moins. Bambou l’accompagne pour y veiller. Serge tient la forme, le sourire en coin et l’œil pétillant. Les retrouvailles sont chaleureuses.

Sur Gainsbarre.

Le personnage n’étouffait pas, il faisait à sa guise avec parfois des performances un peu… turbulentes, pour utiliser un mot correct. C’était selon mes humeurs. C’est pour ça qu’en TV, j’aime le direct, parce que je suis imprévisible. En différé, ils me coupent. Je ne peux pas m’empêcher de faire le con, de jouer au con, mais je suis loin de l’être.

Les yé-yés. Je n’aimais pas. C’était un matériau pour les British et les Ricains mais pas pour les Frenchies. Ils n’avaient pas le speed. C’était faible à mes yeux. Et puis, par nécessité, j’ai joué avec mais en faisant chanter les autres. On me demandait. Moi je suis trop réservé pour demander. Généralement, c’était toujours des jolies filles. C’était assez agréable, les séances. Je dirigeais tout le temps.

Sur Boris Vian.

C’est lui le responsable de mes débuts parce qu’avant, je n’écoutais que du classique avec mon père. Vian, je l’ai vu un jour dans un cabaret où j’étais pianiste. Il balançait des choses extraordinaires qui passaient au-dessus de la tête de gens. C’était trop avant-garde. Avec des orchestrations ultramodernes. On nous reprochait notre attitude froide sur scène. On prenait ça pour de l’arrogance

et du mépris. Mais c’est faux. J’étais timide. Je mettais un masque.…que je n’ai plus retiré. Mais je n’ai pas eu le temps de bien le connaître. Il m’a fait venir chez lui. Il m’a montré des partitions de Cole Porter et il m’a dit : vous avez la même technique prosodique. Je suis parti de là tout content. Donc, j’ai continué.

Sur Trenet.

Un très grand qui a fait des choses superbes, des chansons que je garderai toujours dans mon cœur.

Sur le succès.

Je suis increvable, indégommable. Je suis au zénith et j’y resterai jusqu’à ce que mort s’en suive. J’ai une signature et un look maintenant. Avant, j’avais une sale gueule, maintenant j’ai une gueule. Je ne m’aimais pas avant, ce qui ne m’empêchait pas d’être un tombeur frénétique.

Sur l’alcool.

Sans l’alcool, c’est dur parce qu’on devient lucide et on prend conscience que nous vivons dans un monde effrayant, tragique.

Sur ses projets.

Je pense que je vais aller un peu voir du côté de Rimbaud. Aller à sa hauteur dans la poésie. Ça peut se faire avec un soutien musical. Mais c’est trop tôt pour en parler. Les Ricains, c’est fini. Je n’irai pas en Afrique non plus, j’ai déjà donné avant tout le monde avec Gainsbourg percussions. Je peux encore tenir vingt ans si je suis sage. La journée est ce qu’elle est, même si on dort peu. Mais il faut des fondus au noir.

COLJON,THIERRY
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