Le best-seller du Moyen Age

Marché de l’art Un manuscrit du « Roman de la Rose » en vente à Bruxelles

Une lombarde à l’encre bleue et un petit dragon pour une page du « Roman de la Rose ». © Romantic Agony.

Les experts vont sans doute affluer chez Romantic Agony, la salle de vente bruxelloise spécialisée en livres précieux. Un manuscrit du célèbre Roman de la Rose, ça ne se trouve pas en vente tous les jours ! « D’autant, insiste-t-on chez Romantic Agony, que ce manuscrit a été réalisé par des copistes entre 1300 et 1325. Le premier quart du XIVe siècle, c’est quand même exceptionnel. Et il est bien conservé. »

Il existe au moins 300 manuscrits du Roman de la Rose. Qui datent des XIIIe au XVIe siècles. Leur toute grande majorité se trouve dans des bibliothèques publiques. Il y en a un à la Bibliothèque royale de Belgique, un autre à Tournai. Mais il en est encore aux mains de privés privilégiés, qui peuvent lire l’œuvre de Guillaume de Lorris et Jean de Meung dans le texte, écrit laborieusement et joliment par des copistes, il y a 500 à 700 ans.

D’où provient l’exemplaire qui va être proposé aux enchères lors de la vente des 18 et 19 mars ? Motus, répond-on. Ce qu’on nous dit, par contre, c’est l’estimation du prix : 90 à 120.000 euros. « Mmmhh ! Cher ! », estime Jacques Lemaire, un spécialiste de l’ULB. Mais les vendeurs ont des arguments.

D’abord, le manuscrit est, on l’a dit, très bien conservé. Ensuite, il contient tout le Roman de la Rose, en français médiéval évidemment, plus l’Epistola contra Iudaeroum errores, où l’auteur tente de convertir les Juifs, en latin. Et l’adjonction de ces deux textes dans la même reliure est apparemment unique. Même si la reliure, en peau de truie, est moderne. « Il faut vérifier, dit M. Lemaire, si les feuilles de vélin ont toutes, Roman de la Rose et Epistola, été cousues ensemble en même temps. Ou si on a pris deux manuscrits qu’on a rassemblés à l’époque moderne. »

Ce manuscrit a été écrit vers 1300-1325 pour le Roman, après 1339 pour l’Epistola. Par deux copistes au moins, précise la notice de la salle de vente. A l’encre brune et à l’encre brun noir. Il contient 163 pages, il mesure 24,7 cm sur 19. Il n’est pas illustré de grandes images – ce n’est qu’au XVIe siècle qu’on le fera – mais contient de nombreuses lombardes à la plume d’encre bleue ou rouge, des petits dessins marginaux comme des dragons, des initiales dorées… « L’utilisation de l’encre bleue ou rouge montre que le manuscrit est d’origine parisienne, ou du moins d’Ile-de-France », explique Jacques Lemaire.

D’après la notice de la salle de vente, encore, il ne manque rien aux textes. « Ça c’est important, réagit le professeur Lemaire. Une belle partie des manuscrits sont incomplets. Soit ils n’ont que le Lorris, soit que le Meung. Et si cette copie-là ne va sans doute pas susciter de révolution textuelle, elle semble particulièrement intéressante. »

La salle de vente : Rue de l’Aqueduc, 38-40 à 1060 Bruxelles ; www.romanticagony.com.

La Bibliothèque numérique du Roman de la Rose : http://romandelarose.org

« Un roman fondamental »

Jacques Lemaire est professeur à l’ULB. Il est spécialiste en littérature et en histoire médiévales. Pour lui, Le roman de la Rose est « un roman fondamental ».

Ce roman est une œuvre poétique en 22.000 vers octosyllabiques écrit par deux auteurs : Guillaume de Lorris vers 1225-1240 (les premiers 4.058 vers) et Jean de Meung entre 1270 et 1277 (les 18.000 vers restants). C’est du français d’époque, donc à peu près incompréhensible pour le lecteur aujourd’hui. Mais d’excellentes traductions existent (en Livre de poche, par exemple).

« La partie de Guillaume de Lorris est intéressante sur le plan littéraire. Celle de Jean de Meung est primordiale sur le plan de la pensée, explique Jacques Lemaire. Elle a profondément influencé Rousseau. Le mythe de l’homme bon originel que la civilisation a pourri, c’est là que Rousseau l’a pris. Et ce texte porte encore ses fruits aujourd’hui. La pensée communiste, l’idée de liberté sexuelle sont déjà dans le roman de Jean de Meung. »

VANTROYEN,JEAN-CLAUDE
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