Laurent la joue solo face au Roi et à Leterme

Une fois de plus, le prince Laurent n’en a fait qu’à sa tête. Du 8 au 15 mars, le fils cadet du roi Albert II s’est rendu en République démocratique du Congo, où il a effectué une visite scientifique liée au développement durable. Ce déplacement, auquel participaient également quatre experts, était financé par une fondation privée qu’il préside, le Grect (lire ci-dessous). Jusque-là, pas de problème.

Sauf que ce voyage a été organisé sans concertation avec le Palais ni le gouvernement. Au contraire, tous deux ont enjoint au Prince de reporter cette expédition qualifiée d’« imprudente ».

A quelques mois des élections présidentielles en RDC, une visite à Kinshasa pouvait s’apparenter à une marque de soutien au régime. D’autant que, semble-t-il, une rencontre avec le président Joseph Kabila figurait à l’agenda princier. Malgré un courrier réprobateur du Premier ministre Yves Leterme (CD&V), Laurent a embarqué deux jours plus tard.

Pourquoi a-t-il maintenu ce voyage ?

Outre le royal voyageur, la mission était composée de Jean-Louis Doucet, un agronome de Gembloux spécialiste en forêts tropicales (lui est resté en Afrique) ; Maurice Kanah, un architecte italien qui a déjà travaillé avec la fondation sur d’autres projets ; un avocat français qui avait rédigé les statuts de la fondation Grect ; et enfin Pierre Legros, ex-bâtonnier du barreau de Bruxelles et conseil de la fondation.

Mercredi midi, à son cabinet, l’avocat s’est exprimé devant la presse sur l’opportunité de ce voyage. Dont il défend la légitimité bec et ongles. « On ne peut pas empêcher quelqu’un, fût-il prince, de travailler ou de voyager à titre privé. Sur le fond, je crois qu’on ne peut rien lui reprocher. Sur la forme… Un prince a certes des obligations déontologiques particulières. Mais dans ce cas-ci, le fond l’emporte. »

Cette mission, explique Pierre Legros, avait été sollicitée depuis plusieurs mois par des associations congolaises actives elles aussi dans le développement durable. Ces dernières, souvent dotées de peu de moyens, avaient déjà tout mis en œuvre pour accueillir le Prince et lui permettre de rencontrer des interlocuteurs au sein des petits villages. Dans ces conditions, annuler le voyage deux jours avant le départ, voire excuser le Prince, eût été un « affront inimaginable ».

Mais pourquoi ne pas avoir prévenu le Palais avant de confirmer cette visite ? La réponse de l’avocat du Grect laisse perplexe : « Il valait mieux que le voyage conserve un caractère privé, afin que notre fondation soit la première à poser les jalons dans les pays où l’on a besoin d’elle. En matière d’aide aux pays déshérités, la concurrence est énorme. On aurait pu se faire doubler. »

Bref, évitons d’ébruiter nos futures bonnes actions, sinon d’autres les commettront avant nous… Curieux raisonnement.

Qu’a-t-il fait au Congo ?

Le voyage portait notamment sur la déforestation que connaissent certaines régions urbaines d’Afrique centrale. Mais selon Pierre Legros, c’est surtout dans les petits villages que les fruits de la mission se révéleront les plus juteux. « Dans certains dispensaires – on ne peut pas parler d’hôpitaux – les opérations se pratiquent à la lumière d’une bougie ! Les spécialistes ont beaucoup travaillé dans les villages sur la mise en œuvre de petites centrales électriques solaires. »

Qui payera ? Pas la fondation, mais des partenariats public-privé noués par son entremise.

Le groupe s’est ainsi rendu de Kinshasa à Kolwezi, puis au Katanga, demandant chaque fois aux régions quelle aide la fondation pouvait leur apporter en priorité. Les déplacements se seraient effectués par « sauts de puce » à bord de petits avions affrétés par des autorités locales ou des entreprises, « sans protection particulière ». Aucun officiel belge n’a non plus accueilli les voyageurs, l’ambassadeur de Belgique à Kinshasa n’ayant pas souhaité les recevoir. Leurs seuls interlocuteurs officiels auraient été des élus locaux. Pour le reste, Me Legros dit tout ignorer d’une rencontre avec Joseph Kabila.

« Le Prince est déçu, confie l’avocat. Il a l’impression qu’on le cherche par tous les moyens. Quand on veut battre son chien, on trouve toujours un bâton. Dans ce cas-ci, le bâton déshonore ceux qui le portent. »

La suite en juin ? L’enfant terrible du couple royal aurait en tout cas promis de revenir en RDC à cette date. Pour inaugurer les premières centrales électriques…

La fondation

Qu’est-ce que le Grect ?

Global Renewable Energy & Conservation Trust (Grect) est le nom d’une fondation sans but lucratif constituée par le prince Laurent le 31 octobre 2006. Objectif social : promouvoir des projets internationaux de gestion d’environnement, intégrer des technologies d’énergie renouvelable, sensibiliser les secteurs privés et publics aux dites énergies et préserver le patrimoine immobilier. Le siège social de la fondation est situé à Bruxelles, rue d’Arlon 63-65. Il s’agit de l’adresse de la Maison des énergies renouvelables, siège du lobby environnementaliste Erec (European Renewable Energy Council). La secrétaire générale d’Erec, Christine Lins, est d’ailleurs chargée de la gestion journalière de la fondation princière. Outre cette dernière et le président, les administrateurs (bénévoles) sont le vicomte Etienne Davignon et l’investisseur immobilier Pierfrancesco Pozzi Rocco.

Un rond-point au nom du prince Laurent

Pour Olivier Mushiete, le promoteur du projet IBI, le 16 mars fut une date mémorable : implantée au cœur du plateau des Bateke, à trois heures de route de Kinshasa, sa plantation reçut la visite du prince Laurent de Belgique.

Ce dernier souhaitait découvrir de visu ce projet très novateur, par lequel des contrats sont passés avec des entreprises privées qui achètent des « certificats carbone » en finançant la plantation d’arbres sur cette savane autrefois menacée de désertification. C’est après avoir entendu Olivier Mushiete expliquer son projet à Simone Reumont, la « patronne » d’Afrique Hebdo à la RTCf, que le prince décida de se rendre sur le terrain, jugeant que le projet IBI entrait tout à fait dans le cadre des objectifs de sa fondation.

Il débarqua donc sur le plateau des Bateke, entouré d’une escorte réduite au minimum, composée de son avocat Pierre Legros et d’un professeur de Gembloux, Jean-Louis Doucet, qui est d’ailleurs resté à IBI en compagnie d’une trentaine d’étudiants. Tenant compte de la désapprobation gouvernementale, l’ambassadeur de Belgique à Kinshasa s’était abstenu de faire le voyage et évita d’avoir un contact avec le prince durant son séjour. Côté congolais, le prince était accompagné de deux personnalités familières de la Belgique, Antoine Ghonda, l’un des conseillers du président Kabila, et le ministre du plan Olivier Kamitatu, qui passa son enfance dans les Ardennes et étudia les sciences commerciales à l’ICHEC.

Se faisant détailler le projet, Laurent constata que deux millions d’arbres avaient déjà été plantés et Mushiete lui expliqua que d’ici fin 2012, ce sont 5 millions d’arbres qui allaient reverdir cet arrière-pays de Kinshasa. Comme tous les visiteurs, Laurent de Belgique fut invité à planter un arbrisseau qui portera son nom. « En un endroit symbolique, qui domine la savane et vers où convergent toutes les voies d’accès, le prince a planté une espèce particulièrement appréciée, un “mwenge”. Désormais le rond-point s’appellera “Prince Laurent de Belgique” », précise Mushiete.

« Pour les promoteurs du projet, mais aussi pour tous les paysans qui ont vu leur situation s’améliorer grâce à “IBI village” qui les rémunère pour leurs plantations, cette visite princière a représenté une reconnaissance du travail réalisé, un honneur et un encouragement », conclut Olivier Mushiete.

De Kinshasa, le prince s’est rendu au Katanga, à Lubumbashi et Kolwezi. Cette visite qualifiée de totalement privée a duré sept jours au total et du côté congolais, une discrétion absolue a été observée, aucun journal local n’ayant été mis au courant. Le ministre congolais de l’Information Lambert Mende nous a cependant assuré que « la sécurité du prince a été bien assurée et il a évidemment été accueilli comme un ami. »

Respect de la vie privée oblige, une rencontre entre le prince et le président Kabila ne nous a pas été confirmée, mais elle a probablement eu lieu.

Pour les Congolais, qui estiment que les ukases belgo-belges ne les concernent pas, seules ont joué les règles de l’hospitalité : « En juin, le roi Albert II était venu chez nous en ami et cette visite avait été très appréciée. Nous avons reçu Laurent comme le fils d’un ami très respecté. C’est une attitude contraire qui aurait mérité un incident… »

Le compte à rebours électoral

A sept mois, en principe, de nouvelles élections, la CENI (Commission électorale nationale indépendante) dirigée par le pasteur Daniel Ngoy Mulunda, est réunie en « conclave » à Lubumbashi pour mettre au point le calendrier électoral et définir la liste des défis à relever.

Ces derniers sont d’ordre financier, technique et politique. En effet, le pasteur Ngoy Mulunda veut augmenter de 30 % le nombre de centres d’inscription, portant leur nombre à 12.000, ce qui entraînera l’acquisition de plusieurs milliers de kits électoraux supplémentaires.

En outre, le fichier électoral doit être revu, entre autres parce que dans les deux Kasaï, fief historique d’Etienne Tshisekedi, les demandes d’enrôlement sur les listes électorales représentent déjà 140 % des chiffres de 2006.

Le défi sera aussi financier : les montants prévus pourraient dépasser les 700 millions de dollars et le gouvernement a déjà mis sur la table, en plus de sa contribution initialement prévue, 5 millions de dollars, afin d’acheter de nouveaux kits électoraux.

La CENI devra aussi traiter de questions très politiques. On sait déjà que le suffrage présidentiel à deux tours a été remplacé au profit d’un scrutin majoritaire à un tour. En réalité, au-delà des questions budgétaires, l’entourage du chef de l’Etat semblait redouter un « scénario à l’ivoirienne » où l’opposition, toutes tendances confondues, se rallierait sur le nom d’un seul candidat.

De plus, lors d’un séminaire réunissant les plus hauts responsables de l’Etat, le 14 mars dernier, il a été envisagé de découpler l’élection présidentielle et les législatives : la première en novembre comme prévu, les autres, début 2012. Avec l’effet d’entraînement escompté, qui verrait les électeurs conforter les candidats de la majorité présidentielle.

Quant aux élections locales, qui concrétiseraient la décentralisation, elles viendraient en queue de peloton.

Une coalition plus serrée

Ces modifications du dispositif électoral sont observées de près par les bailleurs et suscitent de nombreuses réticences. Ce malaise explique peut-être pourquoi le gouvernement Leterme estime qu’au Congo, affaires courantes ou pas, il importe d’observer la plus grande prudence et d’éviter toute initiative non concertée.

Par ailleurs, les rangs se resserrent autour du chef de l’Etat : l’AMP sera remplacée par une coalition plus serrée, la « majorité présidentielle » (MP), dirigée par un « bureau politique ». Même s’il s’agit de clarifier le profil idéologique des alliés du président, il faut se méfier de la portée symbolique des sigles : le MP de Kabila n’est plus séparé du MPR (Mouvement populaire de la révolution) de Mobutu que par une seule consonne…

Dotation égale devoirs

Le voyage de Laurent, révélé mercredi matin par le Morgen et la Libre a aussitôt relancé le débat politique. A vrai dire, deux questions se posent.

Le prince est-il libre de ses mouvements ? La réponse est claire : c’est non. C’est Steven Vanackere, ministre (CD&V) des Affaires étrangères, qui donne le ton, dès le matin. « Laurent doit choisir. Soit il reçoit une dotation et alors il doit se soumettre aux règles qui vont avec. Soit il veut être un citoyen libre et alors il renonce à sa dotation. » Bon nombre de partis sont sur la même ligne, les constitutionnalistes aussi.

En clair : un « de Belgique » n’est pas un citoyen comme les autres ; « un voyage privé, cela n’existe pas quand on reçoit une dotation », renchérit Steven Vanackere.

C’est précisément de ce dilemme dont s’entretiendra, avec l’intéressé, le Premier ministre, dans les prochains jours.

Jeudi, en pleine visite d’Etat en Allemagne, Yves Leterme a d’ailleurs redit, fermement, combien le gouvernement « déplorait » l’attitude de Laurent. « C’était une imprudence, a insisté le Premier ministre. Ce genre de voyages a évidemment une dimension politique et il aurait été souhaitable de l’entreprendre avec nos services diplomatiques et les Affaires étrangères. » Ce qui n’a pas été fait. Pire, le Prince a enfreint une demande expresse du gouvernement, lui enjoignant de renoncer à son voyage, relayée… par le Palais royal lui-même ! « D’ailleurs, pour tout vous dire, on ne savait même pas s’il allait finalement partir, avoue un membre du conseil des ministres restreint. Yves Leterme nous avait informés de sa démarche à l’égard de Laurent, mais nous ne savions pas ce que le Prince allait en faire. »

Faut-il revoir les dotations ? C’était prévisible : la N-VA a immédiatement redéposé sa proposition de loi visant à supprimer les dotations. « C’est la gaffe de trop, explique le député Theo Francken. Les citoyens n’ont pas à payer les frasques du prince Laurent. » Les nationalistes flamands entendent donc discuter, sans attendre, des montants perçus par Laurent, mais aussi la princesse Astrid et la reine Fabiola. Dans les autres partis, on se montre tout aussi déterminé mais moins empressé.

Au PS, au MR, au CDH ou au CD&V, on exhume les recommandations votées, à un large consensus, au Sénat, en juillet 2009. Les conclusions, fruits d’un long travail de consultations et de réflexions, prévoyaient de préserver la liste civile du Roi et de limiter les dotations à l’héritier du trône (et son conjoint) ainsi qu’au conjoint survivant du Roi défunt, au Roi qui abdique (et son conjoint). Mais, précision utile, les sénateurs n’imaginaient l’entrée en vigueur de ces nouvelles dispositions que sous le prochain règne. Ils prévoyaient en outre des dispositions spécifiques pour Astrid et Laurent. L’accord politique n’attendait plus que sa traduction législative mais, entre-temps, le gouvernement est tombé. Las, le sujet pourrait très vite revenir à l’agenda parlementaire ; il figurait d’ailleurs dans la note du conciliateur Vande Lanotte.

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